Poèmes

URANUS - II (100 alexandrins)

par Martineau Philippe

C’est quand je ferme l’œil que je te vois de près,
toi qui vogues sans lune au-delà de l’Espace.
Pour tout autre que moi tu n’es qu’un point qui passe
et ton nom, Uranus, reste ton seul portrait.

Ton champ de gravité métamorphose en grès
tout rayon lumineux, même le plus fugace.
Changer ainsi l’éclair le rend des plus tenaces
et l’accole à jamais à ta coque de craie.

Ce qui attire en toi prend aussi dans ses rets
et de l’âme et du songe et du vide, et j’en passe.
Voilà pourquoi les rêves de ma nuit s’effacent,
ainsi que les pensées de mon jardin secret.

Ton corps s’appesantit de ce qui disparaît
et chacun de mes deuils décuple ta surface,
car ce que tu enceins n’est autre que la masse
des âmes que je pleure et qui n’ont plus de traits.

Même le ciel en haut, qu’il soit ou non abstrait,
devra céder sa foudre à tes grandes Jorasses
et sa brûlante averse à ta couche de glace.
Quant à ses autres dieux, ils serviront d’engrais.

Et même l’esprit pur, qui s’arrache aux regrets
et croit s’anéantir jusqu’à la moindre trace,
ne fera qu’augmenter le fond de tes crevasses
et la teneur en âme de ton minerai.

Pourquoi t’appesantir de ce qui disparaît
et chacun de mes deuils décuple-t-il ta face,
tandis que d’autres pleurs épaississent la glace
à chaque tour que nécessite ton portrait ?

Pourquoi t’appesantir de ce qui disparaît
si tes tours infinis ne sont qu’autant d’impasses,
et pourquoi engrosser ton obscure besace
si aucune naissance n’en ouvre la raie ?

Bien sûr que ton silence est celui du secret
et que pour le percer nul n’est assez sagace,
mais bien que tu sois clos je sens déjà l’angoisse
de ceux que tu enceins et que revivre effraie.

Bien sûr que le Néant est devenu concret
depuis que tu en es l’indélébile trace,
et bien qu’il ne soit rien, tant de ta coque y passe
qu’il fait crisser l’onde éternelle sous ta craie.

Vaisseau fantôme ou bateau ivre, tu pourrais
à toi seul empêcher la marée d’être basse,
au lieu de mettre à sec la muse du Parnasse
et de vider son cœur avant qu’on ne le traie.

Et bien que cinglant à grands pas, tu apparais
comme une voile en berne et qui fait du sur-place,
comme si tu voulais que ce linceul enlace
et prenne pour époux les mâts de ma forêt.

Mais quand se tend vers toi la cime du cyprès,
quand te transforme en nid la ponte du rapace
et qu’augmentent sur toi les ombres qui croassent,
quand la foudre te fend de l’ubac à l’adret

et révèle ta soif à mon œil indiscret,
quand la pluie te préfère et que quoi que je fasse
mon terreau se dessèche et plus rien n’en dépasse,
quand tu freines déjà ce que j’ai de sang frais

et que la lune aussi se retrouve à l’arrêt,
quand ma veine se fend au bruit de ta culasse
et contraint à l’exil ce que mon cœur ressasse,
quand l’unique horizon devient l’un de tes traits

et qu’il ressemble trop au fil du couperet,
quand l’azur impassible et armé de rapaces
abandonne son bleu à ton tableau de chasse,
n’est-ce qu’une illusion ou le fais-tu exprès ?

Quant à tous les oiseaux que l’azur attirait,
je les vois désormais se vautrer sur ta glace,
et tu les rends si lourds et leurs ailes si lasses
qu’ils perdent tout espoir de vaincre ton attrait.

Le plus fier albatros est gauche sous tes rets,
d’autant que sans vertige il avance sans grâce
et que son bec échoue à creuser ta cuirasse
pour en tirer le sens et l’esprit qu’il faudrait.

Comment t’arracher celle que je préférais
à tout, et qui dut me quitter pour toi hélas ?
J’ai, depuis que son pas ne laisse plus de trace,
secoué vainement sa cendre et son portrait.

Où retrouver l’ami dont la vie empirait
et qui voulut un soir que je l’en délivrasse ?
Qu’as-tu fait de son âme, alors que sa carcasse
incinérée pèse ici-bas dans un coffret ?

Qu’as-tu fait de tous ceux qui sont partis après
et dont on cherche en vain l’immatérielle masse ?
Mais j’ai beau t’implorer du haut de mes échasses
ta course se poursuit sans halte ni arrêt.

Le lac et les roseaux désertent le marais
et la seule ombre au sol est celle d’un rapace,
avant que lui aussi ne me quitte et t’enlace
- comme l’ont déjà fait les saules qui pleuraient.

Je vois que tout autour le Monde disparaît
et que je reste seul au milieu de la place :
toi qui n’existes pas hors de ta carapace,
tu viens de me ravir tout ce que j’admirais.

Est-ce à mon tour déjà ? Dois-je me tenir prêt
au milieu de ta ronde éternelle et vorace ?
C’est quand je ferme l’œil que ton orbite est basse
et que ton corps gravite de plus en plus près.

Ô que ce rêve éclate avant qu’il ne soit vrai,
avant qu’il ne me montre une autre de tes faces !
Mais voyant qu’aucun pleur désormais ne t’efface,
puisse l’œil qui t’a vu dormir encore après !

Extrait de: 
inédit

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