Poèmes

Le Géants Noirs

par Argenty Jean

1.
Que voyais-je planant distraitement au-dessus des molles eaux en surface pourries ?
À me méprendre je croyais voir à un mètre pour ainsi dire des lentilles d’eau, quelque peu translucides, des formes spectrales de bas en haut voletant.
Je restais pétrifié, ce qui demeure, si je ne m’abuse, le terme consacré habilité à marquer la stupeur de qui maladroitement se met en présence des fantômes.

2.
Je secouais la tête afin de me pénétrer très profondément d’une salutaire dénégation.
Cela, ce procédé psychique qui fît écrire en des temps de découvertes et de questions, fonctionna à merveille puisque, sans queue ni tête, je me trouvais assis sous un radieux soleil d’été à même la somptuaire pelouse d’un parc très accueillant, charmé d’enfants la gorge enivrée de gazouillis soyeux non loin de leurs jeunes et fières mères vêtues de blanches blouses, ou était-ce plus prosaïquement de blanches robes ou jupes ou quelque voilage troublant puisque de telles formes…

3.
C’étaient de blanches robes comme en portait Marylin Monroe dans, je crois, Certains l’aiment chaud ?
Avec un voile la robe, à moins que ce ne soit dans Sept ans de réflexion, plissée avec dans certains plis, ou ailleurs, des lettres volées.

3 bis.
C’est pour cela que les jeunes et fières mères ne dansent jamais, elles ne virevoltent jamais non plus, ça non, jamais ne le verrez-vous !
Imaginez que des plis des jupes tournoyantes s’envolent lesdites lettres !
Des histoires d’adultère se mettraient, telles des oiseaux blancs parcourus de déliés aveux écrits d’une main tremblante, à planer.
Fantômes aux bordures coupantes au-dessus de l’innocence batifolant dans la verdure rasée de près.

4.
Ô, quelle vision d’apoplexie !
Elles viendraient, cruelles, trancher de leur fil secret les jugulaires des enfançons tout aveuglés dans leurs jeux par leur propre sang, jaillissant en saccades comme un vieillard qui tousse.
« Tu croyais ainsi être le fils de ton père, triste avorton ! » et zig, je te coupe le cou, semblent ricaner les méchantes lettres.
Elles ont des lèvres rouges aussi.

5.
Moi je trouve cela sinistre.
Les enfants portent aussi des tenues blanches et son quasi peignés, comme en Écosse, comme les enfants des mineurs chômeurs quand ils vont à l’église prier pour que leur soi-disant père retrouve un poste à la mine, à moins que ce ne soit au Pays de Galle.
Enfin, je voulais dire que ça serait vraiment très sinistre, sombre à craindre de coucher dehors, une ombre sombre qui mange les dormeurs insouciants, en plein, qui rêvent qu’ils sont au fond du trou à bosser pour un salaire.
J’étais à dire, mais j’ai été coupé par une salve de beurre fondu, que ça serait vraiment d’un sinistre de ministre s’il n’y avait des petits garçons qui dansent. Elle a coupé aussi le ciel, elle est montée très haut, puis on ne l’a plus vue.

6.
Ceux-là qui si peu touchent le sol, méritent que vous les applaudissiez ! Applaudissez, allons !
Pourquoi ? Parce que dansant ils échappent au fil de la page.
En quelque sorte, virevoltant, girouettant et fouettant l’air de leurs pieds tendus ils restent dans les plis et sont alors protégés.

7.
Le fils de ce père-là est un zoizeau.
Il a de grandes et belles plumes invisibles à l’œil nu, surtout pour ceux qui ne veulent pas voir ce genre de choses pourtant si plaisantes.
Ils sont nombreux qui ne veulent rien en savoir qui sont pourtant des emplumés de pacotille si on les accoste aux enfants qui dansent.
Mâtin, ce plumage immense qui troue jusque le ciel de ses pinceaux magiques !

7 bis.
Juste un peu de la soie d’une de ces plumes d’ange, juste un peu d’une de ces ondulantes vagues à la base de la tige, tout près de cet endroit que l’on taille en biseau pour écrire quelle lettre tremblante d’être graphée par telle royauté.

7 ter, parce que j’insiste.
Juste un peu de ce blanc fil éphémère pour lier mon souci.

8.
Par-derrière ce souci reviennent les ballons translucides sur la courbe desquels se reproduisent les lentilles aquatiques.
Je vois bien qu’un brouillard lent circule entre les spectres.
C’est un de ces brouillards presque statufié toujours présent dans l’absence que sont les spectres. Les spectres, tout de froid vêtus, s’adressent à moi et le soleil n’y peut que peu et puis, basta !

9.
Sans queue ni tête à nouveau me voici au sommet d’une immense montagne toute enneigée.
Blancheur autour, Grandeur Bleue griffée de nuages d’altitude tout déchirés.
Le ciel est taillé dans une bavette si vous voyez ce que je veux dire !
Le Mont Blanc sans dessus-dessous, tête dans la neige, sent des pieds pourtant si frais.
Le Soleil ménage un peu sa peine, il est très loin-très loin, il craint que je ne l’atteigne avec ma lettre pliée en supersonique.
J’en ai aiguisé la pointe pour perforer cet œil idiot.
Je n’ai pas voulu qu’elle soit blanche alors je l’ai peinte en indigo.
De l’indigo dans de l’idiot. Il est trop loin.
C’est-à-dire, vous comprenez, j’aurais tellement aimé que le soleil crève, qu’il n’éclaire plus nos épouvantables canailleries.

10
Le blanc, j’y suis, c’est un coup monté par des ministres, encore. Si les mères se mettaient toutes à danser telles des Esméralda un peu foldingues on serait moins emmerdé et je n’aurais sans doute pas besoin de tuer le soleil.
Je me suis foutu dedans dès le début par la dénégation, ce dénégatif m’a tué.
Un nègre avec des cheveux blonds, longs jusqu’aux fesses, ça n’existe pas, ça n’existe pas. Non, ça n’existe pas !
Des milliers de noirs attachés avec des cheveux blonds, attachés par les pieds et pendus au plafond de ma chambre.
Des milliers de milliers de cadavres de noirs c’est pas noir parce que les noirs deviennent blancs aussi après qu’ils aient reçus nos lettres volées.
Des milliers de milliers de corps enfoncés dans la terre comme le Christ de Mantégna, tout gris, tout froids, tout lourds, comme soldats de plomb.

Extrait de: 
Le fils du zoizeau

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