De Pierre, Jean Orizet
Poèmes

De Pierre

par Jean Orizet

PIERRES A IMAGES

Mystère des paesine ou marbres-ruines de Toscane. Ces pierres extraites de carrières situées dans la région de Florence furent taillées en fines lamelles avant
d'être polies pour devenir des petits tableaux révélant le chaos de l'Univers. Il peut s'agir de ruines naturelles dues aux mouvements de l'écorce ou aux effets de
l'érosion, autant que de ruines humaines, restes de constructions malmenées par l'Histoire.

Ici les squelettes d'un forum ou d'une acropole ; là un désert monumental d'Afrique ou d'Amérique avec ses monolithes, ses falaises, ses pics.

A contempler ces pierres à images il semble que la terre, au moment d'élaborer sa substance solide, programmait du même coup dans le cœur de ses minéraux les
dévastations à venir, qu'elles fussent de vents ou de guerres, et les profils cyclopéena de ses futurs bouleversements.

Dans le grain serré de telles roches porteuses d'apocalypses que notre goût du bizarre a placées sur un piédestal, comment ne pas voir, plutôt qu'un jeu de la nature,
ce message lancé pour nous avertir que le monde, au départ, se savait destructible et qu'avant même notre existence, chaque atome de temps, d'espace et de matière, à
peine était-il créé, implosait déjà dans l'entretemps.

FORÊT PÉTRIFIÉE

Dans ce désert d'Arizona où la poussière a bu les arcs-en-ciel, une forêt gorgée de millions d'années offre la beauté de sa patience.

Ses arbres, qui auraient dû pourrir, se sont nourris de quartz avant d'être pétrifiés en leur forme.

Ils sont là, couchés sur le sable, intacts ou sectionnés, colonnes de temples fabuleux nés de la création du monde et par elle écroulés. Mais quel temple
aurait été bâti avec tant de pierres précieuses?

La section de ces troncs dévoile leurs trésors: agate, améthyste, jaspe, cornaline, onyx — vrai casse-tête d'alchimiste — enserrés dans l'écrin rugueux
des cannelures de l'écorce.

Devant de tels arbres, si semblables à eux-mêmes et pourtant investis d'une autre densité, l'esprit s'interroge : leur structure ne vit-elle pas cette ambiguïté que le
temps porte en lui?

C'est que la nature de ces arbres est double; ils sont à la fois fruits de l'instant et de la durée: simple végétal mis en présence d'un visage de Méduse et
sauvegardé comme tel, mais aussi minéral d'une infinie richesse, réinventé par un goutte à goutte d'éternité.

SHIPROCK, LE VAISSEAU DE PIERRE

D'abord il fut de peau, de sable et de fumée, ce quatre-mâts dérivant au désert. Venu du nord, dit la légende indienne, il était le plus grand des voiliers
existants, avec à son bord les ancêtres du peuple Navajo, le « Peuple de la Terre », agriculteurs, tisserands, bergers.

Siècle après siècle, il devenait plus massif, puisant dans sa navigation immobile l'énergie même de sa matière. Des volcans s'en mêlèrent,
renforçant la dureté de ses superstructures. Voilà pourquoi les chefs qui en descendaient afin de peupler le pays avaient acquis, à son contact, un caractère
inflexible.

Un jour ils durent affronter l'Homme blanc, et Shiprock, le Vaisseau de pierre, fut contraint de jeter l'ancre dans cette solitude du Nouveau-Mexique où il se dresse encore, sa mâture
de lave figée sur l'horizon. Sûrement il porte en ses flancs les fils de cette race entreprenante qui ne renonça jamais à danser contre le soleil.

Quand, de sa voile de flèche, il égratigne l'orage et fait jaillir l'éclair, c'est qu'un Navajo va naître sur son pont d'argile et de vent.

MONUMENT VALLEY

Vallée frontière entre l'Arizona et l'Utah. Ici, le temps sculpteur a produit quelques chefs-d'œuvre de grès rouge avec l'érosion pour ciseau.

En un désordre somptueux, il a taillé ses cathédrales, crénelé ses châteaux, affûté ses autels, ciselé ses forteresses, érigé ses
totems.

Grignotées, les couches dures et tendres élancent vers le ciel leurs profils nés de l'usure, que chaque seconde use encore, emportant grain à grain l'ensemble vers la mer.
Rien ne bouge en apparence, mais dans le temps géologique, ces monuments, à notre insu, fondent comme neige au soleil à chaque tempête de sable, à chaque orage
d'été, sous les cassures opposées du gel et de la brûlure.

Voici un moment figé du cycle de la création: construction-destruction mêlées, cliché instantané de l'entretemps cosmique.

Ebloui par le cadrage et la couleur, l'œil humain en ignore l'échelle.

AUTOPSIE D'UN CANYON

Devant cette blessure infligée à l'écorce terrestre par une rivière à laquelle il fallait deux millions d'années pour creuser de trois cents mètres son lit,
une image s'impose: celle d'un Titan écorché vif (pour quel défi lancé aux Dieux?), gisant ici depuis l'aube du monde, et dont l'anatomie à ciel ouvert coïncide
avec celle du sous-sol. Dans leurs couches successives, le calcaire rose et blanc des chairs, le grès rouge et brun des muscles, le granité gris-vert des os composent une architecture
mêlant, par son orgie de couleurs, toutes les hémorragies, tous les brasiers possibles.

Deux mille mètres plus bas, le Colorado, qui roule un sang de vase épaisse dans le tréfonds de sa gorge, continue d'irriguer ce corps si palpitant dont le pouls gonfle chaque
pic, dent, côte, crevasse mal cicatrisée. Et le rythme des saisons lui met des fleurs ou de la neige au visage ; il vit en bonne intelligence avec l'écureuil et le colibri, cet
amoureux des digitales ; il est, depuis toujours, complice de l'orage venu à la rescousse, les soirs pesants d'été, le délivrer des voyeurs dérisoires que nous sommes,
avides de lui sonder les reins, le cerveau, le cœur: en quelques minutes à peine, un brouillard né de la pluie saura masquer ses entrailles béantes, rendant le corps du
Grand Canyon au secret de ses métamorphoses.

AUTOPSIE D'UNE BANQUISE

Si le Canyon du Colorado évoque le corps disséqué d'un Titan, avec les bruns-rouges sanguinolents des muscles et des nerfs à vif, c'est plutôt à son cerveau que
feraient penser les paysages du Groenland, cerveau d'une intelligence aiguë et glacée.

Ici les teintes dominantes sont le bleu très pâle et le blanc à reflets rosés ; elles confèrent à l'ensemble, par le jeu des ombres portées que projettent des
massifs arrondis, une image de poids considérable, d'épaisseur anes-thésiante.

Oui, anesthésiés — pense-t-on — au sein de cette masse où règne le froid absolu, tous les mammouths du monde, qu'une fonte hypothétique pourrait nous rendre
un jour intacts ; tous les vaisseaux du monde aussi, venus au cours des siècles éclater sur ces banquises, et parmi eux, celui peint par Caspar David Friedrich, dont le château
arrière s'est couché sous la pression de la glace qu'il tenta en vain de briser.

Ce cerveau, s'il anesthésie, est-il lui-même en sommeil ou est-il, au contraire, le siège d'une activité proportionnelle à sa taille? La question reste posée.
N'a-t-il pas le pouvoir physique de faire basculer le monde sur son axe, ou encore de le submerger?

Son apparente immobilité ne saurait faire illusion.

STONEHENGE

D'une lointaine carrière ils ont extraits les blocs de pierre bleue pour les tirer jusqu'à cette plaine en proie aux vents. Ils les ont fichés en terre, taillés,
ajustés à tenons et mortaises après les avoir entourés d'une symbolique tranchée.

Leur travail a duré mille ans.

Maintenant, ils s'avancent sur la voie processionnelle, franchissant le premier cercle, le deuxième cercle, le troisième cercle : ils sont au centre, autour de la pierre d'autel, ces
amoureux d'aurore, et les druides, à cet instant, leur jetteraient en vain de la paille au visage pour leur ôter la raison, car leur admirable fobe est plus ancienne que les plus
anciennes terreurs.

Alors, ils regardent se lever le soleil sur la « Pierre du Talon » et déjà ils savent que les récoltes seront bonnes et le ventre des femmes fécond.

Peut-être resteront-ils jusqu'à la nuit, ces grands rêveurs d'éclipsés, à tenter de déchiffrer sur le grain de leurs mégalithes les alphabets de
l'univers.

DESSINS DANS LE DÉSERT

Dans ce désert sans mémoire d'eau, entre Cordillère et Pacifique, un peuple a dessiné son destin. Alignant des cailloux vers le solstice et l'équinoxe, creusant, dans
la pierraille, des sillons pour fixer la marche des astres, traçant les signes d'un zodiaque — poissons, condors, araignées, singes — les Nazcas pensaient découvrir
le régime des eaux, afin d'assurer leur survie, puis capter la force des animaux totémiques, reproduits à une immense échelle, pour asseoir leur éternité.

Des millénaires n'ont pas entamé l'apparente fragilité de ce grand livre astronomique franchissant les ravins, longeant les torrents, avalant l'horizon sur la face d'un astre
mort.

Et l'histoire de ces hommes qui voulaient faire signe aux Dieux en organisant la poussière nous lègue une géométrie d'habiles cantonniers, géométrie dont les
données, quand ils les analysent, laissent perplexes tous les ordinateurs.

TÊTES OLMÈQUES

Comment ne pas croire que les colossales têtes olmèques de la Venta ont jailli du sol à l'endroit même où elles sont posées, d'abord à l'état brut de
monolithes rocheux pouvant atteindre soixante tonnes; un ciseau tellurien les aurait ensuite façonnées jusqu'à leur donner figure humaine, symbolisant ainsi la volonté
créatrice d'un dieu en quête d'anthropomorphisme.

Ces géants privés de corps, ou plutôt dont le corps se confondrait avec la Terre-Mère, pourraient bien être des béliers prêts à forcer le mur du
temps.

Leur face aplatie — nez largement épaté, lèvres épaisses étirées en une étrange moue, puissants méplats — semble écrasée contre une
invisible paroi, dernier rempart avant l'infini ; un infini lisible dans le regard doux et grave de celle-ci, quand cette autre, aux yeux plus bouffis, évoque un sommeil des âges dont
elle tenterait d'émerger.

Seraient-ils simples portraits de guerriers morts ou de joueurs de pelote, ces traits sculptés n'en exerceraient pas moins leur pouvoir de fascination.

Ni Sphinx énigmatique ni Bouddha ineffable, mais visage-synthèse de plusieurs races, rayonnant d'une certitude tranquille, un peu désabusé peut-être, dont le fondement
reste inconnu: tel est l'Homme de la Venta qui sut régner plus loin que ses calendriers de basalte.



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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