Poèmes

Barbes

par Léo Ferré

A
Barbès-Rochechouart j'ai rencontré
Satan
Il avait le teint rose et doux comme une orange
Il s'épluchait gaiement dans les basques du temps
Qu'un chronomètre usé ourlait de sa vidange

Des filles aux foulards hurlant leur univers
S'en allaient doucement drapées de ma tendresse
Ces soirs-là je rentrais chez moi tout de travers
Tout en griffant les murs anciens de ma détresse

Trottoirs se racontant l'orgie des vieux bistrots
Affiches où les noms transpiraient l'hiéroglyphe
Becs de gaz de
Paris qui me ressemblaient trop
Ma rue avait alors des pitiés de pontife

J'avais un petit
Christ sculpté dans de la chair
Et le montrant aux yeux inquiets des populaces

Je m'en tapais un vieux bifteck d'entre deux airs
La transsubstantiation ça me rendait vorace

Et m'abîmant tout seul en des rêves sereins
Dans un hôtel fameux où la passe est sanguine
Je passais lentement sur le ventre vaurien
D'un ancien rossignol jaloux de ma poitrine

L'oraison que distraitement je lui dictais
Susurrait en clef d'ut des libertés publiques Ça vous avait tout l'air d'un chant ultra-secret
Car mon doux rossignol lisait mal la musique

Vieil hôtel de la terre à
Barbés à
Paris

Tous les bidets du monde ont chanté vos outrages

Outrageuses vertus plissées en organdi

Vos culottes de passe arrimaient mon veuvage

Et vos yeux que teignait la bonté des jardins

Quand les printemps de vos vingt ans faisaient la

roue
Me regardaient comme on regarde un vieux tapin
Qui misérablement au désespoir se noue



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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