Sonnets sur la Mort, Jean de Sponde
Poèmes

Sonnets sur la Mort

par Jean de Sponde

Mais si ' faut-il mourir, et la vie orgueilleuse,
Qui brave dea la mort, sentira ses fureurs,
Les soleils hâleront ces journalières fleurs,
Et le temps crèvera cette ampoule venteuse.

Ce beau flambeau qui lance une flamme fumeuse,
Sur le vert de la cire éteindra ses ardeurs,
L'huile de ce tableau ternira ses couleurs,
Et ces flots se rompront à la rive écumeuse.

J'ai vu ces clairs éclairs passer devant mes yeux,
Et le tonnerre encor qui gronde dans les
Cieux,
Où d'une ou d'autre part éclatera l'orage.

J'ai vu fondre la neige, et ses torrents tarir,
Ces lions rugissants je les ai vus sans rage :
Vivez, hommes, vivez, mais si faut-il mourir.

V

Hélas ! comptez vos jours : les jours qui sont passés
Sont déjà morts pour vous, ceux qui viennent encore
Mourront tous sur le point de leur naissante aurore,
Et moitié de la vie est moitié du décès.

Ces désirs orgueilleux pêle-mêle entassés,
Ce cœur outrecuidé que votre bras implore,
Cet indomptable bras que votre cœur adore,
La mort les met en gêne*, et leur fait le procès.

Mille flots, mille écueils, font tête* à votre route,
Vous rompez à travers, mais à la fin sans doute*
Vous serez le butin des écueils, et des flots.

Une heure vous attend, un moment vous épie,
Bourreaux dénaturés de votre propre vie,
Qui vit avec la peine, et meurt sans le repos.

VI

Tout le monde se plaint de la cruelle envie
Que la nature porte aux longueurs de nos jours :
Hommes, vous vous trompez, ils ne sont pas trop

courts,
Si vous vous mesurez au pied de votre vie.

Mais quoi ! je n'entends point quelqu'un de vous qui

die :
Je me veux dépêtrer de ces fâcheux détours,
Il faut que je revole à ces plus beaux séjours,
Où séjourne des temps
Pentresuite infinie.

Beaux séjours, loin de l'œil, près de l'entendement,
Au prix de qui ce temps ne monte qu'un moment,
Au prix de qui le jour n'est qu'un ombrage sombre,

Vous êtes mon désir, et ce jour, et ce temps,

Où le monde s'aveugle et prend son passe-temps,

Ne me seront jamais qu'un moment, et qu'une ombre.

IX

Qui sont, qui sont ceux-là, dont le cœur idolâtre
Se jette aux pieds du
Monde, et flatte ses honneurs,
Et qui sont ces valets, et qui sont ces seigneurs,
Et ces âmes d'ébène, et ces faces d'albâtre?

Ces masques déguisés, dont la troupe folâtre

S'amuse à caresser je ne sais quels donneurs

De fumées de cour, et ces entrepreneurs

De vaincre encor le ciel qu'ils ne peuvent combattre?

Qui sont ces louayeurs ' qui s'éloignent du port,

Hommagers à la vie, et félons à la mort,

Dont l'étoile est leur bien, le vent leur fantaisie ?

Je vogue en même mer, et craindrais de périr
Si ce n'est que je sais que cette même vie
N'est rien que le fanal qui me guide au mourir.

XII

Tout s'enfle contre moi, tout m'assaut, tout me tente,
Et le monde, et la
Chair, et l'Ange révolté,
Dont l'onde, dont l'effort, dont le charme inventé,
Et m'abîme,
Seigneur, et m'ébranle, et m'enchante.

Quelle nef, quel appui, quelle oreille dormante,
Sans péril, sans tomber, et sans être enchanté, '
Me donras-tu?
Ton
Temple où vit ta
Sainteté,
Ton invincible main, et ta voix si constante?

Et quoi! mon
Dieu, je sens combattre maintes fois
Encor avec ton
Temple, et ta main, et ta voix,
Cet
Ange révolté, cette chair, et ce
Monde.

Mais ton
Temple pourtant, ta main, ta voix sera
La nef, l'appui, l'oreille, où ce charme perdra,
Où mourra cet effort, où se rompra cette onde.



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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