Récits, Edouard Glissant
Poèmes

Récits

par Edouard Glissant

Pendant sept ans et d'autres jours
Elle attendit qu'il revînt du bourg,

Droite sur ses hanches
Dans sa maison blanche.

*

Le barde qu'on moquait
Ne se fâchait jamais,

Tant la lande est grande.

*

S'ils avaient bien voulu m'appeler l'Innocent,
Je n'aurais pas fait le mal et versé le sang.

L'oiseau qu'il suppliait
Ne consentait jamais

A venir dans sa main
Pour être son témoin.

Il ne parlait guère

Plus souvent qu'une pierre

Et s'il souriait
Je ne le savais.

Est-ce que seulement
Il m'a vue vraiment?


Quand il regardait mes genoux,
Le vent passait plus frais sur mon cou.

La femme qui craignait le tonnerre par-dessus tout,
Comme elle revenait de la foire
Dans son char à bancs jaune et noir,
Comme elle revenait cossue de la foire
Dans sa lourde robe noire —

Soudain vit un éclair couper le ciel en deux,
Puis un cheval rejetant le feu de partout
Lentement glisser du ciel vers la terre,
Sa très noble tête regardant vers elle.

Et comme tremblante elle attendait
Que vienne et tombe sur elle
Le fracas sans miséricorde du tonnerre,
Que le cheval rejetant le feu de partout
Descendait toujours dans le silence,

Elle ne put se retenir de mourir et tomba
Parmi les œufs et la volaille.

L'ogre avait beau manger,
Avaler, dévorer,

Des chevreuils vivants,
Des ventres d'enfants,

Des yeux de taureau,
Des fleurs de
Bureau;

Il avait beau manger
Jusqu'aux plumes du geai,

Rien ne rendait
Sa chair plus gaie.

+

L'homme en extase

Qui bénissait les paysages

Et s'en allait
Vers les forêts,

Avant sa fin
N'aimait plus rien

Que deux objets
Qu'il avait faits

Et se cacher
Pour les aimer.

Afin que soit muée
En don de la pitié
Sa dette envers tous ceux
Du jour et de la nuit,
Peut-être exécutoire,

Et qu'il puisse rasseoir
Dans la sécurité,
Son corps qui veut dormir
Sur les pieds de l'idole,

Il arracha

Les yeux d'un chat

Et contempla
Son agonie

Sous le soleil
Qui n'en veut pas.

Quoi
I je n'ai pas détruit
Tout ce que j'aurais pu,
Moi qui pouvais
Sur tant de chair,

Et
Dieu
Ratifiera.

Mieux que mes juges,
Eux sans brûlure,
Il comprendra.

*

Il était en confiance
Avec le cœur des chênes.

Même c'est pour cela
Qu'il ne me battait pas.

*

Il marchait souvent
Par pluie et par vent

Et quand il rentrait,

Il me regardait

Pour trouver ma gorge.

Puis il a tant donné
Que j'ai bien dû rester
Quand rien ne lui restait,

Et j'ai dormi pour lui
Qui n'aimait pas la nuit.

*

Mai3 oui — j'ai vu la mer,
La marée, les brisants,

J'ai vu les eaux s'enfler,
J'ai vu les goélands,

Mais je n'y ai rien vu
Qui ait regard.

*

Avant de finir
Tué par les balles,

Il se vit mourir

Pendant plus de vingt ans,

Couché comme un soleil
Sur un buisson de roses.

*

Prière qu'il s'entendit faire
Au lapin des garennes
Arraché du collet.

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Tu vas pouvoir partir

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Ou je ne serai pas,

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Car mes mains ne sont pas formées

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Pour contenir.

«
Mais au lieu d'égailler ta frayeur dans la course,

«
Reste et regardons-nous

«
Comme ignorant les choses. »

*

L, enfant qui se savait
Torturé du démon

Venait voir au miroir
Si rien n'en paraissait.

La gloire était pour lui,
Qu'on lapidait peut-être
Et qu'on forçait en vain
Dans un angle de cour.

Des femmes l'auront vu
Et n'auront pas bougé.

Des chiens l'auront mordu
Pour pisser sur des plaies.

Mais la gloire est à lui
S'il sut le dernier chant.

Il arriva qu'il tint conseil
Avec les hêtres des forêts,

Pour savoir si la fête

Où se rejoindre enfin,

Dans l'horreur de l'humus et la déperdition,

Aurait lieu maintenant,

Sur la mousse encore chaude,

Ou bien, plus tard, un autre jour,
Dans le taillis requis par l'eau
Près de la mare.



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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