Portraits, Edouard Glissant
Poèmes

Portraits

par Edouard Glissant

Avec pour compagnon
Un beau cheval de ferme,
Il voyagea longtemps
Et franchit des pays.

L'opprobre n'était rien,
Et rien les avanies
Offertes dans la plaine,

Car il donnait le soir
Dans quelque défilé,
Couché contre la bête,

Et ils s'aimaient
De chair à chair
En tous pays.

Mais un soir où pourtant
Le soleil n'était pas
Plus rouge que souvent,

Le cheval lui mordit
La main qui caressait,

Cependant que son œil Était ouvert et calme
Et peut-être voyait.

Quand il eut regardé de bien près tous les monstres
Et vu qu'ils étaient faits tous de la même étoupe,

Il put s'asseoir tranquille dans une chambre claire
Et voir l'espace.

*

Il tremblait devant la lumière
Et tremblait devant les rameaux.

Il n'était pas content des fenêtres
Et se méfiait des oiseaux.

Il n'avait pu Être davantage.

Pourtant quand il fut clair
Que la ville flambait
Dans le fracas des bombes,

Il osa tutoyer,
Pour la première fois,
Les choses qu'il touchait
Sur la table et les murs.

Parlant à la poupée
Dont les yeux rappelaient
Ceux qu'il ne trouvait pas

Et dont les bras tendus
Avaient été cassés
Par lui, un autre soir.

Puisque le goût du crime était trop fort pour lui
Et que pourtant détruire était son grand besoin,

Il dut bon gré mal gré occuper ses journées
A faire avec ses yeux du vide autour de lui.

Allongé sur la mousse et voyant que ce jour
N'aurait pas de pareil,

Il rêvait que, blessé, des mains l'avaient touché
Puis lavé avec l'eau qui coulait de la roche.



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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