Poèmes

L'Ours et les Deux Compagnons

par Jules Laforgue

Deux
Compagnons, pressés d'argent,

A leur voisin fourreur vendirent

La peau d'un
Ours encor vivant.
Mais qu'ils tueroient bientôt, du moins à ce qu'ils dirent.
C'étoit le roi des ours au compte de ces gens.
Le marchand à sa peau devoit faire fortune;
Elle garantirait des froids les plus cuisants :
On en pourrait fourfer plutôt deux robes qu'une.
Dindenaut prisoit moins ses moutons qu'eux leur
Ours :
Leur, à leur compte, et non à celui de la bête.
S'offrant de la livrer au plus tard dans deux jours,
Ils conviennent de prix, et se mettent en quête.

Trouvent l'Ours qui s'avance et vient vers eux au trot.
Voilà mes gens frappés comme d'un coup de foudre.
Le marché ne tint pas; il fallut le résoudre :
D'intérêts contre l'Ours, on n'en dit pas un mot.
L'un des deux
Compagnons grimpe au faîte d'un arbre;

L'autre, plus froid que n'est un marbre,
Se couche sur le ne/, fait le mort, tient son vent,

Ayant quelque part ouï dire

Que l'ours s'acharne peu souvent
Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.
Seigneur
Ours, comme un sot, donna dans ce panneau :
Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie;

Et de peur de supercherie,
Le tourne, le retourne, approche son museau,

Flaire aux passages de l'haleine. «
C'est, dit-il, un cadavre; ôtons-nous, car il sent. »
A ces mots, l'Ours s'en va dans la forêt prochaine.
L'un de nos deux marchands de son arbre descend.
Court à son compagnon, lui dit que c'est merveille
Qu'il n'ait eu seulement que la peur pour tout mal. «
Eh bien! ajouta-t-il, la peau de l'animal?

Mais que t'a-t-il dit à l'oreille?

Car il s'approchoit de bien près,

Te retournant avec sa serre.


Il m'a dit qu'il ne faut jamais
Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre. »


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