La Complainte de L'An Nouvel, Othon de Grandson
Poèmes

La Complainte de L'An Nouvel

par Othon de Grandson

Jadis m'advint que, par mélancolie,

De toutes gens me pris à m'éloigner.

Pour être seul laissai la compagnie,

Aux bois allai jouer et soulacer *

La nuit devant que l'an doit commencer.

Mais je n'eus pas allé moult * longuement

Quand j'écoutais la voix d'un chevalier
Qui se plaignait d'Amour trop durement.

Le chevalier disait en sa complainte :

«
Certes,
Amour, de vous plaindre me dois.

Et si sais bien que pou * me vaut ma plainte,

Car vous n'avez nulle pitié de moi.

Hélas !
Amour, or me dictez de quoi

Je dois mon cœur au matin étrenner,

Puisqu'ainsi est que ma dame ne vois

Au jour de l'an qui demain doit entrer.

Demain auront plusieurs la bonne étrenne

Qui la prendront en leur dame veoir *,

Et je n'aurai fors * que douleur et peine.

Bien suis usé à tel don recevoir.
Amour,
Amour, nul hom ' ne peut savoir

L'état de vous s'il ne l'a éprouvé !
Et quand chacun en dira son vouloir,
Je me plaindrai de ce que j'ai trouvé.

Je me plaindrai d'Amour et de ma dame,

Qui sont cause de tout mon déconfort *.

Mais je ne veux à nul donner le blâme

Fors qu'à mon cœur, qu'aimer me fait si fort.

Et si vois bien que tous trois sont d'accord

De moi mener à fin prochainement.

Amour me hait, ma dame veut ma mort,

Et je vois bien que mon cœur le consent.

Mes yeux ont aussi tort, ce me semble,

Car il n'est cœur qui peut tenir d'aimer,

Puisque il voit tant de beautés ensemble

Comme on peut en ma dame trouver.

Et quand le cœur fait les yeux regarder

Et leur regard font le cœur amoureux,

L'on ne pourrait par droit l'autre blâmer.

Mais de ma part je me plains de tous deux.

D'eux deux me plains, et si me dois bien plaindre,

Car je les tiens mes mortels ennemis.

Nul d'eux n'y voit qui pou se veuille feindre

De moi jeter des lieux où ils m'ont mis.

Chacun d'eux deux dût être mes amis

Et moi garder aussi comme leurs corps.

Et ce sont ceux qui toudis me font pis.

En eux ne tient que pieça * ne suis mort.

C'est le guerdon * que j'ai de mon service.

Cènes,
Amour, bien m'avez guerdonné !

Sur moi avez toute la peine mise,

Ni nul confort ne m'en avez donné.

Jadis était le plus de ma santé

En regarder celle qui tant me plaît.

Or suis par vous en tel lieu arrivé

Que ne la vois, dont trop fort me déplaît. »

Le chevalier qui menait cette vie

Du cœur parfont * bien souvent soupirait.

Il semblait bien qu'il avait grant envie

De retourner là où son cœur était.

Et quand son plaint * recommencer voulait,

Je vins avant pour le réconforter,

Et le jetai du penser qu'il avait.

Ainsi lui fit sa complainte finer *.



Poème publié et mis à jour le: 12 juillet 2017

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