Poèmes

Écrire «L'écriture»

par Jacques Izoard

La bille d'acier enveloppée d'encre. L'encre enveloppe la bille d'acier; la minuscule tête de l'encre roule (roulée, l'eau lave le corps entier, salit, couvre d'eau claire le
corps entier). Corps: objet de chair. Corps cache cœur.

Courbes et vanilles, ou coqs de laine. Le rouge rougit le papier. Dans cette chambre, deux mains terrassent la page; et les deux mains d'hier, les deux mains d'avant-hier; bref, cent mains ont
touché cent carrés de papier blanc Y ont tracé le voyage du verre brisé, car, n'est-ce pas, l'écriture qui s'allonge est un fil de verre ténu. Long liseron d'encre
des doigts crispés dans une position artificielle. Crocheter l'écriture. Dépenser l'encre, en noyer les mots. S'appliquer à écraser la petite tête de l'encre. La
frotter dans son galimatias. Deux doigts-socles et trois doigts serrés sur l'instrument d'écriture. Et poing posé sur la table. Petit abri de paume. Main travailleuse: aveugle,
elle obéit sans savoir lire; elle bouge sans savoir écrire. Elle est aveugle, elle est muette. Une petite machine fabrique les mots dans le coude, bien loin. La main les hume, ou les
appelle, les aspire. Ds glissent le long des veines, arrivent au bout des doigts, se couchent sur le papier, se pétrifient très doucement, morts dans leurs arabesques, d'une minceur
infime. Un regard d'aigle a pouvoir sur eux. Les bandelettes invisibles du regard les soudoient, leur font rendre la solitude. L'écriture écrit-elle? Ou n'est-elle qu'un très
petit cheval qui suit les doigts légers?

Ou n'est-elle qu'un long cheveu de sang que l'on tire du cœur? Les petits mots se ressemblent et s'assemblent. Procession de petits os lavés, délavés; squelettes d'oiseaux
minuscules qu'on ne saurait éparpiller. La cartouche d'encre est dans le doigt. Dans l'œil et dans le cœur. Et rien ne coule, rien ne se renverse. Le papier sec tue le regard,
casse la vue. Impasse repue de l'encre où les paroles meurent dès qu'on les dit. Écrire l'écriture de l'écriture. Scruter l'écriture et ne pas cesser de lire, de
lier, de délier, de délirer, de détruire la blancheur du papier. Fibres et tendons produisent un peu de sueur; l'encre sèche ne sèche plus. Corps physique de la main
travailleuse, qui dépense la sueur et se fatigue, et qui oublie que ce qu'elle voulait écrire, elle ne l'avait jamais su.



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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