Poèmes

Vanille Évanouie

par Jacques Izoard

Nous peignions nos petits vélos noirs, sucions glaçons et réglisse.
Aujourd'hui, je peins ton haleine et je vis d'odeur de menthe.
Aucun citronnier ne pousse.
L'ami, l'amandier s'aiment.
Et j'enveloppe de jute le mannequin du parloir. «Pommes de reinette à la sauvette!».
Ramoneur adolescent: langage de suie.
Le parleur accueille la ville et décrit le parc glacé (gens chauds, déjà naïades, petits cris de citrons pressés).
Sur les toits, les poèmes.
Succède à la bonne averse un printemps de papier.
Lèche la sueur, la rosée, la salive.
Et lèche le vent sous la peau d'un marin bleu, sous la peau d'une fille d'herbes.
Le tympan du givre obstrue le miroir où s'enfonce un marcheur menu.
Le même tambour assomme
Dieu.

Jurons à bouche que miel.
Un bras serre jambe que lissent deux doigts sous pâte et vanille.
Et vanille évanouie.
Suce la salive du joug qui fracasse l'ombre.
Et c'est déjà poudre.
Et c'est déjà doux jeu d'un sommeil sans visage qui respire et qui dort.

Souffle endormi de celui qui déchire le soleil, qui rêve qu'il touche le corps familial ; c'est un trouvère, un vagabond.
La vive vie de vingt ans le vêt déjà de noir pur; dessine sur sa peau oiseaux ébouriffés, lunes qui scintillent doucement.
Serre le franc timon des tendresses, des carnages.

La fille aime un garçon sans nuages dans l'étui, le clos, le puits.
Doux frottis sous le sein gauche.
L'ami et l'ami font négoce de phalanges et de petits papiers.
Me voici chez moi, sous la langue d'un buveur de lait, d'un bavard.
N'importe quelle horloge annonce midi ou la mort des laitiers enneigés.

Celui qui navigue à l'étage (où le charbon très nu déchire l'oreille des voyeurs!), je le vêts de loques, de sueur trouée, de sang troqué.
Qui lui attache des boutons de nacre?
Et qui lui crache au visage?
Amant de rouille et de poussière.
S'accumulent dés à coudre, clous de girofle, osselets, ciseaux minuscules, images pieuses, boussoles d'enfants, cris de nains dans l'écouteur de neige.
Et l'éther emplit l'armoire des coquelicots.
Flux de dames.
Flux d'écoliers noirs de suie sous l'escalier qui craque.
Couché dans un sang d'ailleurs, le voici disloqué, offert à tous.
Je tire du corps la charpie, l'herbe et la terre sans toucher ni l'écorce, ni la carcasse.
Nul appareil ne geint, puisque le cœur est une toupie.

La machine du corps : je répare, je lime, j'enfonce.
La voix la plus mince doit trouver la voix sœur.
Elles appelleront ensemble d'autres doux vacarmes.
Cigognes et ciguës passent au fil de la langue.
Un rouage de métal léger suffit pour que le cœur fonctionne.
As-tu des lèvres?
As-tu des tempes?
Mille yeux dans tes yeux ont usé la pupille.
Enterre ton regard.
Parle de la bouche qui parle, imite le parleur défunt.
Sa voix brise la neige.
Enterre la neige et sois pur.
Vois, touche et parle.
Dénude afin d'exister.
Le voyeur dit: «Déjà bleu dans la bouche, tu tombes d'ombre, tu apprivoises l'obscur; tu voles mes habits de débauche.
Musc d'iris au profond des veines.
Serre d'amour fou.
Ce qui gonfle abonde en sève heureuse et je parfume ta peau, je lave tout le corps mutilé».
Le toucheur dit: «Doigts pour les hivers et les embrassades.
La colle soude les ailes et les paumes.
Paume: feuille morte où la mort vit dix fois».
Et le parleur parlait, parle, parlera.
Les paroles meurent dans la bouche des vivants.

Avale ma langue et mes doigts.
L'estomac bat la campagne et les garçons cachés dans l'eau cherchent lèvres et châtaignes.
Nous irons briser les dards d'un cœur très fragile: nos aiguilles combattent le sang.
Frivole oiseau pique la tempe du bourreau des délices.

Pays éclatés que j'aime, tel le menhir-cigarette dans l'île enchantée.
Et le reste : pierres et feuilles, ventres ronds où vit le cœur.
Ici, tout arrache l'œil : griffes et paumes, fragments.
Et série d'objets qu'on découpe soi-même, ou qu'on pille.



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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