Adieux, Max Jacob
Poèmes

Adieux

par Max Jacob

Le canapé des deux bras tendus pour les adieux ! L'autre canapé, dos, celui des paupières rougies sur un coussin ! L'officier de spahis de l'aquarelle va de l'un à l'autre
et la dame en velours noir en sens inverse. L'aquarelle n'est pas achevée. Celui qui m'enseigna cette horreur, les haines souriantes et les silences méprisants me dit : « Avant
d'aller à Longchamp il faudra que j'achète à ma femme une bouteille de Bordeaux pour que je ne l'accompagne pas ». Et l'on jouait derrière le mur les grelots de
Beethoven de la sonate : les Adieux ! Adieux de ma jeunesse, quels espoirs et quels désespoirs près du vieux pont près de l'Enseigne marron qui surplombe la rivière de ses
lettres blanches : Liqueurs, Vins, Spiritueux en tous genres. Quels troubles et quelles amertumes dans ces départs vers la misère interrompue. Reste le témoin de tous mes adieux.
Aquarelle inachevée et vous grelots de Beethoven redites-moi ces Adieux ! ceux que je fais au monde pour toujours sans doute.

La lune est morte ; elle ressuscite ; le soleil se couche et se lève. Quand il se couche, c'est une fête pour tous les démons de la nuit, ils allument des feux de Bengale dans le
ciel et sur les glaciers. Quand il se lève, ce sont les anges qui apportent les rideaux afin qu'il fasse sa toilette dans les fleuves et son entrée dans les palais. La lune ne meurt
qu'une fois par mois et chaque fois c'est un deuil complet.

*

La littérature chandail le style à la cuve.

*

Le paysan vient voir son père de quatre-vingt-trois ans, qui a fait une chute et a tout un côté paralysé :

— Je ne t'ai jamais rien appris et tu sais tout faire. Eh ! bien, ma montre : j'peux pas me retourner, j'peux plus voir l'heure. Accroche-la moi au mur, plante un clou près de ma
tête. Là... Est-il bien solide, ton clou ?

— Tu peux y mettre cent kilos que le clou ne era pas.

— S'il peut porter cent kilos, il pourra bien porter une montre. J'aime bien ce qui est solide.

Ceci dit, il ferma les yeux et mourut.

*

Un critique bienveillant affirme que les héros de M'X... l'écrivain ont les trois dimensions. Moi, je prétends que s'ils n'ont pas la quatrième ils n'existent pas.

*

Pour toucher les hommes il faut être un homme. N.S.J.C. a créé et pratiqué cette vérité.

Les voici bien ! mais transfigurés par un séjour entre les livres.

*

Encore un peu plus bas ! plus au fond ! là, maintenant éloigne-les ! place-les au-dessus.

Dans le fameux tableau : la Justice et la Vengeance poursuivant le Crime, l'une des figures célestes tient une lampe à abat-jour vert, l'autre essaie d'ouvrir un parapluie malgré
le vent.

*

Les enterrements fréquents sont les lieux où la ville entière se réunit et où se manifestent dans les cortèges les sympathies et naissent les antipathies.

Moïse B... est marié. Sa femme est partie après trois mois de mariage. La belle-mère seule compte dans la maison. Le fils était toujours près de sa mère,
jamais avec sa femme.

*

On appelle éphémères des insectes qui ne peuvent ni se nourrir ni vivre n'ayant ni bouche, ni estomac.

#

Ne pas laisser les vaches dans le pâtis. Elles ont vite fait en un jour de le gâcher, de le manger, le fouler ; mais diviser le pâtis en parties, les enfermer dans un coin
grillagé, le lendemain dans un autre. Les coins se refont et on remet ça la semaine suivante.

*

Jean emmène Jules voir sa fille à Paris dans son auto. Sa femme intervient : elle ne veut pas, fait observer que sa fille est en examen. Nous revoyons Jules très tenté, il
donne en échange (car rien pour rien à la campagne) des légumes pour Germaine qui sera ravie.

C'est servi, les hommes ! si vous voulez boire maintenant, c'est le moment (propos de la femme du camionneur à des porteurs).

*

Dites-donc ! jeune homme ! Vous ne pourriez déranger votre cheval, on ne va pas pouvoir sortir de mon établissement —

Je suis autorisé à aller cueillir des artichauts dans le jardin du propriétaire. C'est une fête, une récréation, un régal.

*

Grand nombre d'alouettes dans les alentours de Jargeau. Jean Fraysse m'apprend que les alouettes pour sauver leurs petits font semblant d'aller les rejoindre ailleurs qu'ils ne sont. Le
chasseur les suit. Les perdrix font de même. Samuel Buder fait allusion à ce fait dans ses aphorismes sur le mensonge quand il dit le mensonge naturel à l'univers.

Mr Lehman est un ancien gardien de la paix et huissier de ministre. Il raconte comme un cantonnier fit tant de barouf dans une antichambre qu'il obtint de Briand ce qu'il voulut.

Mme M... dont le mari est un ancien ouvrier sabotier

devenu millionnaire.

« Ce Laval n'était jamais qu'un parvenu. »

La même ayant dit à une fille qu'elle était la fille

d'une cuisinière, celle-ci lui répondit : « Eh ! bien !

vous ne seriez pas même foutue de cuire un œuf à la

coque. »

*

Il salua la foule qui le fixait et une fois à terre fit une quête dans toutes les maisons. Le soir il était ivre mort.

Ces maisons au bord des fossés, quelle verdure, arbres et jardins ! Habiter là ! voir en se levant ces fruits, ces fleurs, ces oiseaux. Voilà où j'ai perdu ma
matinée.

M' Ch... à qui j'ai demandé la maison de la morte, m'a indiqué la maison de sa famille à lui soit avec intention soit parce que chacun est si préoccupé de
soi-même, qu'il ne pense pas qu'autrui puisse penser à autre chose. Ces troix vieux ne pensent qu'à leur jardin et comme je les comprends. Nouvelles des uns et des autres, chacun
parle de ses maladies et ne parle pas d'autre chose. Ici les gens ne vieillissent pas et se portent bien.

La maison de la morte ! il y a là une morte ? Les peupliers chantent, une barque était sur l'eau des fossés. « Non ! je ne voulais pas qu'on fasse le circuit dans mon
atelier ! mes ouvriers le font en face ! "De la morte, pas question !" Il était temps qu'elle s'en aille. On n'a pas le droit de désirer la mort de quelqu'un, mais il valait mieux
pour elle et pour tout le monde qu'elle s'en aille. » Et puis on a parlé « âges », « sciati-ques », « mariages », « naissances ». Et me
revoici sous la pluie avec le souvenir de cet atelier de menuisier, cette odeur de bois frais, ces planches de bois précieux, ces jolis vieux meubles à réparer, ces meubles neufs
pas encore colorés, les copeaux à terre. Les murs sont antiques avec des poutres rejointes par de la chaux, poutres tordues, grimaçantes et des recoins mystérieux. Dehors la
verdure et les peupliers qui chantent. C'est tout au bout du bourg céleste. L'après-midi le fils promenait en toilette d'enterrement d'ailleurs des triangles de bois
sculptés...

Les hommes qui disent le plus de mal des femmes sont ceux qui les ont le plus pratiquées. Ceux qui les respectent, trop seuls, en disent du bien. Ils ont raison.

*



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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