Le 19 Juin 1954, Louis Aragon
Poèmes

Le 19 Juin 1954

par Louis Aragon

A ce point de mon rêve à ce point de vertige
Ce fut comme une fleur dont on brisa la tige

Elle est dans la poussière et qu'est-ce que j'en tiens
Mes yeux se sont rouverts au monde quotidien

C'est une ville d'eaux où je suis par hasard
Les coblas des ruisseaux bruissent de toute part

L'air couronné d'oiseaux de feuilles murmurant
Respire la douceur des tilleuls odorants

Et sortant de la gorge où tourne une eau profonde
Il monte une rumeur des viscères du monde

Je vois de la terrasse où j'écris sur un banc

Dans les marronniers verts l'ormeau doublé de blanc

Une légende traîne ici son ombre injuste
Aux dentelles de bois du pavillon vétusté

Aux accoudoirs de ce balustre abandonné
Comme si fugitifs après quarante années

Un
Francisco
Ferrer regardait la cascade
Et toujours à son bras songeait sa
Soledad

Les verdures déjà de la tapisserie

Leur dérobaient le ciel leur sort et leur patrie

Déjà le jeune été brûlait 6ur les platanes
Le vent de la vallée y dansait la sardane

Déjà sous le torrent comme un voleur surpris
Ils voyaient un poisson fuir dans les galets gris

Et par le chèvrefeuille au cri sec des cigales
La roche était partout proche à leur pas égal

Dans le sentier qui grimpe et dit en catalan
L'éléphant de
Carthage et le pied de
Roland

Ah c'est par cette entaille au cœur de la montagne
Que je l'entends comme eux venir ce chant d'Espagne

Flamenco douloureux roulant avec l'écho
Qui depuis dix-huit ans pleure
Federico

Et le lys orangé qui pousse au creux d'un mur
N'est que l'or pâlissant de l'ancienne blessure

O prochaine et lointaine
Espagne mon souci
Je suis donc revenu pour t'écouter d'ici

N'es-tu pas ma limite et ma leçon première
Avons-nous deux amours avons-nous deux lumières

N'es-tu pas le miroir torride et le matin
Où mon peuple aperçoit le soir et son destin

Tu nous appris la mort et ses étranges modes
Et nous pensions à toi sur les routes d'exode

Et nous pensions à toi quand on mangeait si peu
O pays des yeux noirs et des ouvriers bleus

Et nous pensions à toi quand il fallut apprendre
A ranimer les feux en soufflant sur les cendres

Et nous pensions à toi quand saignait la patrie
Et nous pensions à vous mineurs des
Asturies

Quand aux soldats tués on reprenait les armes
Et vous étiez présents pour la joie et les larmes

Et dans ceux qui tombaient frappés par trahison
Et le jour tout d'un coup qu'on ouvrit les prisons

Musique déchirante
Espagne sœur du
Sud
Fille de longue attente et chère inquiétude

Ma captive sans qui sont tristes les étés
Et les amours amers sombre la liberté

Je 6uis comme un parent qui te crie au parloir
Par les grilles des mots insensés sans savoir

Si l'entendre aujourd'hui te peut être donné
A travers les barreaux que sont les
Pyrénées

Vois
Je suis revenu comme les hirondelles
Le croyais-tu vraiment que j'étais infidèle

Tu chantes et ta voix s'égare en me cherchant
Que ne puis-je passer vers toi ce mur du chant

Que tu saches enfin quelle moisson se lève
Combien de jeunes gens au bout du monde rêvent

Entre eux parlant de toi comme font les amants
Qui portent des rubans au lieu de diamants

Mais dans la maison tiède et douce
Où sous le toit de tuiles rousses
Un enfant nu dort sur son lit
Le petit poste en galalithe
Dit soudain des mots insolites
Qu'on croyait tombés dans l'oubli

La fenêtre obscure est ouverte
Au contre-jour de vigne verte
Où le vent pousse le rideau
Ses contrevents pâles s'accrochent
Au mur qui s'appuie à la roche
Avec un figuier dans son dos

On entend marcher sur la sente

Sans doute la mère est absente

Qui laissa son fils endormi

Et c'est comme un essaim de mouches

Ces vocables d'aucune bouche

L'enfant se retourne et gémit

Sans oreilles à ses paroles
L'ombre fait le maître d'école
Devant la cuvette et le broc
Et leur dit comme un fait vulgaire
Qu'à l'aurore aujourd'hui la guerre
A levé son front de taureau

Il faut recommencer qu'on meure
Des gens dormaient dans leur
Comme ici dort cet enfant-là
L'armoire se tait mais la porte
Proteste
Après tout peu m'importe Ça se passe au
Guatemala

Je saisis mal toutes ces choses
Notre voisine est peinte en rose
Il faisait si beau ce matin
Sur la terrasse on pouvait voir
Sécher du linge et des bas noirs
Devant les volets bleus déteints

Fermez les journaux et les livres
Ah laissez laissez les gens vivre
Indifférents indifférents
A tout ce qui n'est pas leur pierre
Comme le lézard et le lierre
Dans le grand soleil ignorant

Hélas tu te souviens de ces heures maudites
O mon
Espagne es liens et des propos tenus
Quand tes enfants faisaient avec la dynamite
Sauter les chars d'Allemagne venus

Ainsi tout recommence et les gens vont nous dire
Qu'il était dangereux cet homme mis en croix
Et que n'y est pour rien le
Proconsul d'Empire
Et
Cabot
Lodge aura pour lui le droit

On annonce déjà que tes aérodromes
Mettront l'aigle à pied d'œuvre au milieu des requins
Dans la mer antillaise où va battre l'atome
Désormais pavillon américain

Vous pouvez bien masquer ce meurtrier habile
Qui dès le premier pas fait un mort d'un enfant
Lui donner le laurier de la guerre civile
Libertador sûr d'être triomphant

Vous pouvez mobiliser sur toutes les routes
Les chenils tropicaux que vous avez gammés
Le sang et l'or auront odeur d'United
Fruit

Ces armées
Yankees ce sont vos armées

C'est à l'heure où mourut sur la chaise électrique
Le couple
Rosenberg ça fait tout juste un an
Que vous avez crié
Rapporte
Et de la trique
Frappé vos chiens sur les deux flancs

Ah craignez qu'un beau jour dans une chambre ardente
Pour le sang de
Corée et pour ce crime après
Les peuples souverains ne s'inspirent de
Dante
Au
Nuremberg où c'est vous qui paierez

Et que vous soit bien lourd jeté sur leur balance
Comme à
Franco ce grain de grenade
Lorca

O villes que les feux tirèrent du silence

L'enfant guatémaltèque avec ses yeux muscats



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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