Poèmes

Une Respiration Profonde

par Louis Aragon

Louis Aragon

Je change ici de mètre pour dissiper en moi l'amertume
Les choses sont comme elles sont le détail n'est pas l'important
L'homme apprendra c'est sûr à faire à jamais régner le beau temps

Mais ne suis-je pas le maître de mes mots
Qu'est-ce que j'attends
Pour en chasser ce qui n'est pas cet immense bonheur posthume

Il fait un soleil si grand que de tous les côtés aujourd'hui
Le lavis semble tout déteint dans les vents parlés d'un mah-jong
Et la route n'est qu'un bourdon le ciel l'ébranlement d'un gong
Il me plaît que mon vers se mette à la taille des chaises longues
Et le cheval prenne ce pas où son cavalier le réduit

Il me plaît d'entendre un bras d'homme frapper sur le bois ou la pierre

Qui fabrique des pieux peut-être ou c'est quelque chose qu'il cloue

Il me plaît que le chien dans la colline aboie et que la roue
Au fond du chemin bas grince et que les toits soient roux
Que les serres sur les coteaux fassent poudroyer la lumière

Il y a des jarres de couleur au pied des hauts bouquets de joncs
Des palissades que le jour rend aussi roses que le sol

Des demeures négligemment qui tiennent leur pin parasol
Et sur la musique des murs étages do ré mi fa sol
Dans le désordre végétal l'envol gris perle des pigeons

La mer la mer au loin dans les vallons où le regard s'enfonce
Par les sentes là-bas vers des romans qu'on n'aura jamais lus
L'automne a jalonné l'effacement des pas dans les talus
Passants légers amants furtifs que rien ne dénoncera plus
Une fois l'escalier de la maison recouvert par les ronces

Puis par les brumes des monts bleus que perce un regard d'éper-vier

On voit dans le feu blanc se soulever une épaule de glaces
Tout au fond du paysage où la nue et la terre s'enlacent
Et d'ici je contemple l'Alpc et sur mes cheveux ma main passe
Car c'est la saison qu'à l'envers montre ses feuilles l'olivier

Et les platanes avec qui dans les feuilles jouent-ils aux cartes
Est-ce avec vous beaux amoureux sur les bancs assis les premiers
Le froid vers cinq heures qui vient fait-il moins que vous vous aimiez

De quoi peuvent bien vous parler dans l'ombre tout bas les palmiers

Et quels chiffres nous dit la vigne avec ses doigts nus qu'elle écarte

J'ai vu ce couple au déclin du jour je ne sais dans quel quartier
Nous avions fait un détour au-dessus de
Nice avec la voiture
La ville mauve en bas allumait peu à peu ses devantures
Ces enfants se tenaient par la main comme sur une peinture
Histoire de les regarder je me serais arrêté volontiers

Il n'y avait dans ce spectacle rien que de très ordinaire

Ils étaient seuls ils ne se parlaient pas ne bougeaient pas rêvant

Ils écoutaient leur cœur à distance et n'allaient point au-devant

La place était vide autour d'eux il n'y remuait que le vent
Et l'auto n'a pas ralenti
Les phares sur les murs tournèrent

Tout le pêle-mêle de la
Côte et les femmes qui parlent haut
Les motos dans la rue étroite et les œillets chez les fleuristes
Les postes blancs d'essence au bord des routes remplaçant les
Christs

L'agence immobilière avec son triste assortiment lettriste
Dans le va-et-vient le tohu-bohu le boucan le chaos

Les fruits confits et les tea-rooms les autocars les antiquaires

Des gens d'ici des gens d'ailleurs qu'escomptent-ils qu'est-ce qu'ils croient

Ces trop beaux garçons des trottoirs ont l'œil rond des oiseaux de proie

Qu'a fui ce gros homme blafard qu'il ait toujours l'air d'avoir froid

Ô modernes
Robert
Macaire entre
Rotterdam et
Le
Caire

Miramars et
Bellavistas ce langage au goût des putains
Palais
Louis
Quinze
Immeubles peints
Balcons d'azur à colon-nettes

Beau monde où si tout est à vendre à des conditions honnêtes
C'est toujours service compris pour cet univers à sonnettes
Il suffit de deux enfants rencontrés et tout cela s'éteint

S'éteint s'efface et perd avec la nuit son semblant d'insolence
Il ne reste à mes yeux que ce lieu banal que cette avenue
Ce banc près des maisons blanches au soir tombant
Deux inconnus

Il ne reste à mon cœur que l'entrelacs de ces mains ingénues

Ces deux mains nues
II ne reste à ma lèvre enfin que ce silence

Comme une promesse tenue


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