Le Jour se Lève sur la Fontaine des Innocents, Louis Aragon
Poèmes

Le Jour se Lève sur la Fontaine des Innocents

par Louis Aragon

Louis Aragon

Cendres sur les toits du matin
Lorsque la dernière putain
Va se coucher de guerre lasse l.'aube efface d'un jour déteint
Les réverbères dans les glaces

Les hommes de ciel et de boue
Portent à leurs yeux de hiboux
La suie et la sueur des paumes
Par le square aux dormeurs debout
Un instant de fatigue chôme

Dans le petit soleil absent
Pour qui ce temple renaissant
Alexandrie ou
Rome
Athènes
De deux charniers des
Innocents
Il n'est resté qu'une fontaine

Depuis bientôt quatre cents ans
Figures qu'on voit l'eau puisant
Pourquoi font-elles simulacre
D'attendre au puits leurs courtisans
Revoici le temps des massacres

Paysannes sans horizon À la margelle des maisons
Samaritaines idéales
Marchandes des quatre saisons
Nymphes que hâle l'air des
Halles

Diront-elles si leurs cœurs sont
De pierre comme est le frisson
Qui froisse leurs robes de pierre
Ces échansonnes sans chanson
Sans pleurs sans pluie à leurs pau

Ici la rue a goût de sang
Où sur des diables les bœufs s'en
Vont fleurir l'ombre par centaines
Des deux charniers des
Innocents
Il n'est resté qu'une fontaine

Mais de la
Saint-Barthélémy
Nul n'a gardé mémoire hormis
Les longues filles en chemise
Qui virent périr leurs amis
D'où
Jean
Goujon les avait mises

Étrange tour de nos tourments
Il faut bâtir un monument
En qui survivent nos batailles
Dans le marbre éternellement
Et que
Paris trouve à sa taille

À la taille de ses barreaux À la honte de ses bourreaux
Le monument du haut vouloir À la gloire de nos héros À la gloire de notre gloire

Arche du ciel
Marche d'encens
La nuit qui poursuit les passants
A l'aurore devient châtaine
Des deux charniers des
Innocents
Il n'est resté qu'une fontaine

Arche fontaine ou mausolée
Le monument dont j'ai parlé
Emprunte aux ailes du martyre
Les frémissantes envolées
Des
Marseillaises quand on tire

Il est fait de feu songez-y
Et mille salves de fusils Éclairent ses architectures À la terrible poésie
De l'échafaud grandeur nature

Au cri de
France jamais tu
Que l'on torture ou que l'on tue
A la mort comme à la parade
Et jusqu'aux lèvres des statues
Je reconnais mes camarades

Leur cri sera le plus puissant
L'avenir en garde l'accent
Parfums perdus haines lointaines
Des deux charniers des
Innocents
Il n'est resté qu'une fontaine.



Poème publié et mis à jour le: 03 juillet 2019

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