La Guerre et ce qui S'ensuivit, Louis Aragon
Poèmes

La Guerre et ce qui S'ensuivit

par Louis Aragon

Louis Aragon

Les ombres se mêlaient et battaient la semelle
Un convoi se formait en gare à
Verberie
Les plates-formes se chargeaient d'artillerie
On hissait les chevaux les sacs et les gamelles

Il y avait un lieutenant roux et frisé
Qui criait sans arrêt dans la nuit des ordures
On s'énerve toujours quand la manœuvre dure
Et qu'au-dessus de vous éclatent les fusées

On part
Dieu sait pour où Ça tient du mauvais rêve
On glissera le long de la ligne de feu
Quelque part ça commence à n'être plus du jeu
Les bonshommes là-bas attendent la relève

Le train va s'en aller noir en direction
Du sud en traversant les campagnes désertes
Avec ses wagons de dormeurs la bouche ouverte
Et les songes épais des respirations

Il tournera pour éviter la capitale

Au matin pâle
On le mettra sur une voie

De garage
Un convoi qui donne de la voix
Passe avec ses toits peints et ses croix d'hôpital

Et nous vers l'est à nouveau qui roulons
Voyez
La cargaison de chair que notre marche entraîne
Vers le fade parfum qu'exhalent les gangrènes
Au long pourrissement des entonnoirs noyés

Tu n'en reviendras pas toi qui courais les filles
Jeune homme dont j'ai vu battre le cœur à nu
Quand j'ai déchiré ta chemise et toi non plus
Tu n'en reviendras pas vieux joueur de manille

Qu'un obus a coupé par le travers en deux
Pour une fois qu'il avait un jeu du tonnerre
Et toi le tatoué l'ancien
Légionnaire
Tu survivras longtemps sans visage sans yeux

Roule au loin roule train des dernières lueurs
Les soldats assoupis que ta danse secoue
Laissent pencher leur front et fléchissent le cou
Cela sent le tabac la laine et la sueur

Comment vous regarder sans voir vos destinées
Fiancés de la terre et promis des douleurs
La veilleuse vous fait de la couleur des pleurs
Vous bougez vaguement vos jambes condamnées

Vous étirez vos bras vous retrouvez le jour
Arrêt brusque et quelqu'un crie
Au jus là-dedans
Vous bâillez
Vous avez une bouche et des dents
Et le caporal chante
Au pont de
Minauccurt

Déjà la pierre pense où votre nom s'inscrit

Déjà vous n'êtes plus qu'un mot d'or sur nos places

Déjà le souvenir de vos amours s'efface

Déjà vous n'êtes plus que pour avoir péri

Dominos d'ossements que les jardiniers trient
Pelouses vertes à l'entour des sépultures
Sous les pierres d'Arras fils d'une autre patrie

Dont les noms sont tracés d'une grosse écriture
Blanc sur blanc les voilà nos hôtes désormais
Où la mort a fixé leur villégiature

La
Manche pleure entre eux et ceux qui les aimaient
Mon oncle d'Angleterre est là dans cette foule
Entend-il comme nous le rossignol en mai

Lorette que l'odeur d'Afrique gorge et saoule

Cimetière en plein ciel pâle aux
Sénégalais

L'oubli comme un burnous aux
Marocains s'enroule

Les sables ont couvert les larmes et les plaies
Les lamentations ont cessé dans la brume
Il n'est pas de palmiers dans le
Pas-de-Calais

Ces hauteurs d'un vin noir encore au matin fument

Le vent foule à leur toit les raisins vendangés

Et ses dansants pieds nus de leur sang se parfument

Demeurez dispersés dans nos champs saccagés
Vous gisants que des croix blanches perpétuèrent
Et vous à
Douaumont engrangés et rangés

L'ordre est mis à jamais dans les grands ossuaires
Spectres de mon pays reposez reposez
Laissez sur vous tomber la dalle et le suaire

Ne faites plus chez nous ce bruit du cœur brisé
Ne revendiquez plus au foyer votre place
Et ne gémissez plus le soir à la croisée

N'arrêtez plus les enfants qui s'en vont en classe
Les pauvres survivants ont le droit d'être heureux
Ne les réveillez pas de vos bouches de glace

Ne venez pas troubler le pas des amoureux
Laissez l'oiseau chanter laissez l'ombre être douce
Laissez les jeunes gens s'en aller deux par deux

Que la tombe s'apaise et se couvre de mousses
Que la terre mouillée en étouffe les bruits
Voyez l'herbe se lève et le taillis repousse

Les myrtes ont des rieurs les cyprès ont des fruits
Bonheur ô braconnier tends tes pièges de toile
Les cyprès ont des fruits qui démentent la nuit

Les myrtes ont des fleurs qui parlent des étoiles

Et c'est de mes douleurs qu'est fait le jour qui vient

Plus profonde est la mer et plus blanche est la voile

Et plus le mal amer plus merveilleux le bien

Or nous repassions sur la
Vesle
Après six semaines deux mois À huit cents mètres de
Couvrclles
Qui sont ces défunts que l'on voit
Fosses fraîches et croix nouvelles
Arrêtez un peu le convoi

Celui-ci je me le rappelle

Il jouait quand le ciel tonna

Pour nous dans le poste aux chandelles

Un petit air d'ocarina

La mort qui vint à tire-d'aile

Entre ses doigts le termina

Cet autre un enfant triste et frêle
S'agenouillait au bord des eaux
Quand son âme a joué la belle
Comme de sa cage un oiseau
Et le tampon du colonel
L'a ramassé dans les roseaux

Mais l'inscription que dit-elle
Je lis et je ne comprends plus

C'est pourtant mon nom que j'épelle
J'ai-t-il mal vu j'ai-t-il mal lu
Si c'est ma demeure mortelle
Qui dort au pied de ce talus

Le cœur muet les yeux au ciel
Depuis six semaines deux mois
Dans la terre au bord de la
Vesle À l'ombre d'une croix de bois À huit cents mètres de
Couvrelles
Quel est celui qu'on prend pour moi



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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