Poèmes

Jocaste

par Michel Leiris

Non loin des cours d'eau et des ruelles compliquées qui enlacent mes vertèbres

tout près des laitances d'ombre que déposent obscurément les meubles

quand ils forniquent avec les cloisons

à l'extrémité nord d'une large esplanade qu'une fille aveugle ne pourrait contenir dans le gouffre d'aucun de ses yeux

il y a la bouche d'une maison

dans cette maison une bouche

et dans cette bouche une langue

beaucoup plus douce à habiter que ne sont même les plus douces et paisibles maisons

Immeubles neufs

murs ravalés à coups de truelle chargés de sang et de

plâtras circulation d'eau chaude lumières éblouissantes d'une seule haleine vous tombez lorsque ces dents se

changent en étincelles chaleureuses comme les soirées d'orage alors que les

cartes à jouer quittent les mains des joueurs hâves

et hagards et que tout dans le monde semble prêt à se réduire d'un

coup en pièces d'un seul éclair se déchirer à belles dents

Les femmes que j'aime ce n'est jamais celles que vous

croyez qui ont des seins pointus des ongles de poignard et des

yeux de phosphore celles dont les paroles sont onduleuses comme la route

que suivent les torrents
J'aime celles dont la bouche est pareille à une robe

déchirée entr'ouvrant son accroc luisant sur la blancheur

terrible d'une épaule près du collier qui brinqueballe ainsi que grelottent

des dents des dents de carnassier aux babines aussi douces que

du lait malgré les griffes qui s'accrochent dans le vent

Qu'importe les événements des places publiques l'ivrognerie qui ne me sert aucunement à oublier mais seulement à hâter l'avènement de constructions

plus mystérieuses et plus sensuelles où mon regard triompherait sans coup férir des becs de

gaz et des maisons

Celle que j'aime a le mérite d'être éternellement inconsciente et extérieure à mes secrets

Elle se tient debout devant moi comme un mur

de temps à autre se déplace comme un oiseau

et j'aime ses mouvements lents et titubants de bête à

fin de course son pas glissant

sa silhouette blanche et inhumaine de vieux paquebot désemparé errant couvert de neige

au point le plus glacial des océans polaires

quand l'aurore boréale craque et s'émiette

dans un halo bizarre

et semblable à celui qui dans cette ville que je connais

survole chaque nuit le fard des femmes

les yeux mi-clos des gens qui passent

le métal noir des réverbères

et la pierre des tombeaux


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