Poèmes

Dolorida

par Alfred de Vigny

Alfred de Vigny

Est-ce la
Volupté qui, pour ses doux mystères,
Furtive, a rallumé ces lampes solitaires ?
La gaze et le cristal sont leur pâle prison.
Aux souffles purs d'un soir de l'ardente saison
S'ouvre sur le balcon la moresque fenêtre;
Une aurore imprévue à minuit semble naître,
Quand la lune apparaît, quand ses gerbes d'argent
Font pâlir les lueurs du feu rose et changeant;
Les deux clartés à l'œil offrent partout leurs pièges,
Caressent mollement le velours bleu des sièges,
La soyeuse ottomane où le livre est encor,
La pendule mobile entre deux vases d'or,
La
Madone d'argent, sous des roses cachée,
Et sur un lit d'azur une beauté couchée.

Oh ! jamais dans
Madrid un noble
Cavalier
Ne verra tant de grâce à plus d'art s'allier;
Jamais pour plus d'attraits, lorsque la nuit commence,
N'a frémi la guitare et langui la romance;
Jamais, dans nulle
Eglise, on ne vit plus beaux yeux
Des grains du chapelet se tourner vers les deux;
Sur les mille degrés du vaste amphithéâtre
On n'admira jamais plus belles mains d'albâtre,

Sous la mantille noire et ses paillettes d'or,
Applaudissant, de loin, l'adroit
Toréador.

Mais, ô vous qu'en secret nulle œillade attentive
Dans ses rayons brillants ne chercha pour captive,
Jeune foule d'amants,
Espagnols à l'œil noir,
Si, sous la perle et l'or, vous l'adoriez le soir,
Qui de vous ne voudrait (dût la dague andalouse
Le frapper au retour de sa pointe jalouse)
Prosterner ses baisers sur ces pieds découverts,
Ce col, ce sein d'albâtre, à l'air nocturne ouverts,
Et ces longs cheveux noirs tombant sur son épaule,
Comme tombe à ses pieds le vêtement du saule ?

Dolorida n'a plus que ce voile incertain,
Le premier que revêt le pudique matin
Et le dernier rempart que, dans sa nuit folâtre,
L'amour ose enlever d'une main idolâtre.
Ses bras nuds à sa tête offrent un mol appui,
Mais ses yeux sont ouverts, et bien du temps a fui
Depuis que, sur l'émail, dans ses douze demeures,
Ils suivent ce compas qui tourne avec les heures.
Que fait-il donc, celui que sa douleur attend ?
Sans doute il n'aime pas, celui qu'elle aime tant.
A peine chaque jour l'épouse délaissée
Voit un baiser distrait sur sa lèvre empressée
Tomber seul, sans l'amour; son amour cependant
S'accroît par les dédains et souffre plus ardent.

Près d'un constant époux, peut-être, ô jeune femme !
Quelque infidèle espoir eût égaré ton âme;
Car l'amour d'une femme est semblable à l'enfant
Qui, las de ses jouets, les brise triomphant,
Foule d'un pied volage une rose immobile,
Et suit l'insecte ailé qui fuit sa main débile.

Pourquoi
Dolorida seule en ce grand palais,
Où l'on n'entend, ce soir, ni le pied des valets,

Ni, dans la galerie et les corridors tristes,
Les enfantines voix des vives caméristes ?

Trois heures cependant ont lentement sonné;

La voix du temps est triste au cœur abandonné;
Ses coups y réveillaient la douleur de l'absence,
Et la lampe luttait; sa flamme sans puissance
Décroissait inégale, et semblait un mourant
Qui sur la vie encor jette un regard errant.
A ses yeux fatigués tout se montre plus sombre,
Le crucifix penché semble agiter son ombre;
Un grand froid la saisit, mais les fortes douleurs
Ignorent les sanglots, les soupirs et les pleurs :
Elle reste immobile, et, sous un air paisible

Mord, d'une dent jalouse, une main insensible.

Que le silence est long!
Mais on entend des pas;

La porte s'ouvre, il entre : elle ne tremble pas !

Elle ne tremble pas, à sa pâle figure

Qui de quelque malheur semble traîner l'augure;

Elle voit sans effroi son jeune époux, si beau,

Marcher jusqu'à son lit comme on marche au tombeau.

Sous les plis du manteau se courbe sa faiblesse;

Même sa longue épée est un poids qui le blesse.

Tombé sur ses genoux, il parle à demi-voix : « —
Je viens te dire adieu; je me meurs, tu le vois,

Dolorida, je meurs ! une flamme inconnue,

Errante, est dans mon sang jusqu'au cœur parvenue.

Mes pieds sont froids et lourds, mon œil est obscurci;

Je suis tombé trois fois en revenant ici.

Mais je voulais te voir; mais, quand l'ardente fièvre

Par des frissons brûlants a fait trembler ma lèvre,

J'ai dit :
Je vais mourir; que la fin de mes jours

Lui fasse au moins savoir qu'absent j'aimais toujours.

Alors je suis parti, ne demandant qu'une heure

Et qu'un peu de soutien pour trouver ta demeure.

Je me sens plus vivant à genoux devant toi.


Pourquoi mourir ici, quand vous viviez sans moi ?


O cœur inexorable! oui, tu fus offensée!
Mais écoute mon souffle, et sens ma main glacée;
Viens toucher sur mon front cette froide sueur,
Du trépas dans mes yeux vois la terne lueur;
Donne, ô donne une main; dis mon nom.
Fais entendre
Quelque mot consolant, s'il ne peut être tendre.
Des jours qui m'étaient dus je n'ai pas la moitié :
Laisse en aller mon âme en rêvant ta pitié!

Hélas ! devant la mort montre un peu d'indulgence !


La mort n'est que la mort et n'est pas la vengeance.


Dieux ! si jeune encor ! tout son cœur endurci !

Qu'il t'a fallu souffrir pour devenir ainsi !

Tout mon crime est empreint au fond de ton langage,

Faible amie, et ta force horrible est mon ouvrage.

Mais viens, écoute-moi, viens, je mérite et veux

Que ton âme apaisée entende mes aveux.

Je jure, et tu le vois, en expirant, ma bouche
Jure devant ce
Christ qui domine ta couche,

Et si par leur faiblesse ils n'étaient pas liés,

Je lèverais mes bras jusqu'au sang de ses pieds;

Je jure que jamais mon amour égarée

N'oublia loin de toi ton image adorée;

L'infidélité même était pleine de toi,

Je te voyais partout entre ma faute et moi,

Et sur un autre cœur mon cœur rêvait tes charmes

Plus touchants par mon crime et plus beaux par tes

[larmes.

Séduit par ces plaisirs qui durent peu de temps,
Je fus bien criminel; mais, hélas! j'ai vingt ans.

T'a-t-elle vu pâlir ce soir dans tes souffrances ?


J'ai vu son désespoir passer tes espérances.
Oui, sois heureuse, elle a sa part dans nos douleurs;
Quand j'ai crié ton nom, elle a versé des pleurs;

Car je ne sais quel mal circule dans mes veines;
Mais je t'invoquais seule avec des plaintes vaines.
J'ai cru d'abord mourir et n'avoir pas le temps
D'appeler ton pardon sur mes derniers instants.
Oh! parle; mon cœur fuit; quitte ce dur langage;

Qu'un regard...
Mais quel est ce blanchâtre breuvage
Que tu bois à longs traits et d'un air insensé ?


Le reste du poison qu'hier je t'ai versé.



Poème publié et mis à jour le: 12 juillet 2017

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