Poèmes

Retour a L'Estancia

par Jules Supervielle

Jules Supervielle

Le petit trot des gauchos me façonne,

les oreilles fixes de mon cheval m'aident à me

situer.
Je retrouve dans sa plénitude ce que je n'osais plus

envisager, même par une petite lucarne, toute la pampa étendue à mes pieds comme il y a

sept ans.
O mort! me voici revenu.
J'avais pourtant compris que tu ne me laisserai

pas revoir ces terres, une voix me l'avait dit qui ressemblait à la tienne

et tu ne ressembles qu'à toi-même.
Et aujourd'hui, je suis comme ce hennissement qui

ne sait pas que tu existes, je trouve comique d'avoir tant douté de moi et c'est

de toi que je doute, ô surfaite, même quand mon cheval enjambe les os d'un bœuf

proprement blanchis par les vautours et par les

aigles, ou qu'une odeur de bête fraîchement écorchée, me

tord le nez quand je passe.

Je lais corps avec la pampa qui ne connaît pas la mythologie,

avec le désert orgueilleux d'être le désert depuis les temps les plus abstraits,

il ignore les
Dieux de l'Olympe qui rythment encore le vieux monde.

Je m'enfonce dans la plaine qui n'a pas d'histoire et tend de tous côtés sa peau dure de vache qui a toujours couché dehors

et n'a pour toute végétation que quelques talas, ceibos, pitas,

qui ne connaissent le grec ni le latin,

mais savent résister au vent affamé du pôle,

de toute leur ruse barbare

en lui opposant la croupe concentrée de leur branchage grouillant d'épines et leurs feuilles en coup de hache.

Je me mêle à une terre qui ne rend de comptes à personne et se défend de ressembler à ces paysages manufacturés d'Europe, saignés par les souvenirs,

à cette nature exténuée et poussive qui n'a plus que des quintes de lumière,

et, repentante, efface, l'hiver, ce qu'elle fît pendant l'été.

J'avance sous un soleil qui ne craint pas les intempéries,

et se sert sans lésiner de ses pots de couleur locale toute fraîche

pour des ciels de plein vent qui vont d'une fusée jusqu'au zénith,

et il saisit dans ses rayons, comme au lasso, un gaucho monté, tout vif.

Les nuages ne sont pas pour lui des prétextes à une

mélancolie distinguée, mais de rudes amis d'une autre race, ayant d'autres

habitudes, avec lesquels on peut causer, et les orages courts sont de brusques fêtes communes où ciel, soleil et nuages y vont de bon cœur et tirent jouissance de leur
propre

plaisir et de celui des autres, où la pampa roule ivre-morte dans la boue polluante où chavirent

les lointains, jusqu'à l'heure des hirondelles et des derniers nuages, le dos rond dans le vent du

sud, quand la terre, sur tout le pourtour de l'horizon

bien accroché, sèche ses flaques, son bétail et ses oiseaux au ciel retentissant des jurons du soleil qui cherche à

rassembler ses rayons dispersés.



Poème publié et mis à jour le: 12 juillet 2017

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