Poèmes

Un Homme a la Mer

par Jules Supervielle

Jules Supervielle

Du haut du navire en marche

Je me suis jeté

Et voilà que je me mets à courir autour de lui.

Heureusement nul ne m'a vu :

Chacun craindrait pour sa raison.

Je suis debout sur les flots aussi facilement que la

lumière,
Et songe à l'intervalle miraculeux entre les vagues

et mes semelles.
Je m'allonge sur le dos, moi qui ne sais même pas

nager ni faire la planche
Et ne parviens pas à me mouiller.
Voici des êtres qui viennent à moi
Appuyés sur des béquilles aquatiques et levant les

paumes;
Mais ils meurent crachant l'écume par leur bouche

devenue immense.
Je reste seul et, dans ma joie,

Je m'enfante plusieurs fois de suite solennellement,

Ivre d'avoir goûté autant de fois à la mort

Je vais, je viens, les mains dans mes poches sèches

comme le
Sahara.
Tout ceci est à moi et les domaines qui palpitent

là-dessous.
Oserai-je prendre un peu de cette eau pour voir

comment elle est faite?
Ce sera pour un autre jour.
Contentons-nous de marcher sur la mer comme

autour d'une poésie.
Au fond de ma lorgnette je ne vois plus du bateau
Que mes trente bâtards qui s'agitent à bord singulièrement.
Dans le miroir de ma cabine et en travers
J'ai laissé mon image au milieu de la nuit avant que

je tourne le commutateur.
Elle se réveille en sursaut, brise la glace comme celle

d'un avertisseur d'incendie
Et se met à me chercher.
La poitrine très velue du
Commandant éprouve

qu'il manque quelqu'un
Et la sirène beugle toute seule
Comme une vache qui a faim.
Prenant la mer un peu à l'écart
Je lui fais signe d'entrer ruisselante dans l'entonnoir

de mon esprit : «
Viens, il y a place pour toi,
Viens aujourd'hui il y a de la place.
J'en fais le serment tête nue
Pour que le vent de l'ouest sur mon front reconnaisse

que je dis la vérité ».
Mais la mer proteste de son innocence

Et dit qu'on l'accuse témérairement
Elle ne répond pas à la question.

Et cependant les noyés attendent que leur tour

vienne.
Leur tour de quoi?
Leur tour de n'importe quoi.
Ils attendent sans oser entr'ouvrir leurs paupières

écumeuses
De peur que ce ne soit pas encore le moment,
Et qu'il faille continuer à mourir comme jusqu'à

présent
Cette chose qui les a frôlés, qu'estxe que c'est?
Est-ce une algue marine ou la queue d'un poisson

qui s'égare au fond de lui-même?
C'est bien autre chose.
Il est des anges sous-marin» qui n'ont jamais vu

la face bouleversée de
Dieu.
Es rôdent et sans le savoir
Lancent la foudre divine.

Ce soir assis sur le rebord du crépuscule

Et les pieds balancés au-dessus des vague»,

Je regarderai descendre la nuit : elle se croira toute

seule.
Et mon cœur me dira : fais de moi quelque chose,
Ne suis-je plus ton cœur?



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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