Quand, Guillevic
Poèmes

Quand

par Guillevic

Eugène Guillevic

Quand peu avant midi
Le soleil est sur la prairie,

Que la chaleur,

Disent les pâquerettes, est bonne

Au niveau de la fleur,

Au niveau des racines,

Que le pré est ouvert

A des champs, des landes,

Des chemins, du ciel,

Qu'il y a :

C'est un chant comme c'est du silence,

Que toutes les choses

Ont le temps de se regarder,

Le brin d'herbe

A les dimensions du monde.

II

Quand beaucoup de choses
Au soleil s'acceptent,

Quand on n'a pas envie
De quitter le pré, le talus,

Quand on se sent de connivence
Avec tous les verts,

Avec la barrière et plus loin
Les toits du hameau,

On peut être tenté de se dire
Que la sphère est partout
En train de s'accomplir.

III

Quand la plage vers le soir
Est de la couleur de la mer,

Que la mer

N'est que le prolongement de la plage,

Quand il n'y a de sûr

Que ce gris qui n'est même pas gris,

Ce plan horizontal et, au-dessus de lui,
Le vague hémisphère translucide,

Il faut sortir

De cette espèce d'éternité.

IV

Quand la mer a laissé
Du goémon sur le sable

Et que passe une sterne échappée
Aux rochers en escalade,

Quand l'horizon
Est confus de brume,
D'espoir de soleil —

Le souffle de la mer
Ouvre les portes,

Fait donner les fonds
D'avant l'autrefois,

Ceux dont tu sens
Partir les poussées,

Ceux-là où nous avons

Nos chambres pour toujours,

Pour ce toujours en nous
Comme l'océan.

V

Quand le ciel
N'a pas de regard
Vers l'extérieur,

Que les choses
Vont quand même
Comme si de rien n'était,

Et tu me tends le verre de vin,
Regardant mon visage
En même temps que lui —

On serait content
D'un peu de bleu.

Mais ton domaine
Est sans limite.

Ce ciel éteint

N'est qu'un moment

Du passé

De l'un ou de l'autre.

Nous avons conservé
Des océans opaques.

De temps en temps
Nous en brûlons.

VI

Quand l'on torture quelque part
Un corps qui ne peut pas
Crier plus fort que lui,

Rien ne le dit.
Le sol

Est comme un autre jour,
L'air aussi, les feuillages,
Les courbes, les couleurs
Et l'aboiement d'un chien
Aux confins de la
Beauce.

Mais il est vrai

Que l'on torture tous les jours

Depuis toujours,

Que l'habitude est prise,
Que c'est enregistré
Sans grandes variations.



Poème publié et mis à jour le: 12 mars 2014

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