Poèmes

Présence du Soleil

par Lucien Becker

L'ombre ne peut sortir du bois qu'à la tombée de la nuit.
Elle gagne alors sans bruit les lits couverts de soie.

Dès qu'une lampe s'allume, elle rentre dans les murs, s'y referme comme une blessure qui va saigner dans les vitres.

Elle veille parmi les pierres

à l'affût des vignobles de clarté

que le soir fait jaillir

d'un sol de plus en plus proche du ciel.

Elle demeure au fond des verres autour d'une étincelle de jour qu'elle entretient avec amour pour que demain le monde se lève.

Comme sur un signal donné par le vent, les feuilles partent pour de longs voyages qui se terminent souvent par l'arrivée à un arbre qui n'est pas le leur.

Il suffit qu'une goutte d'eau traverse le ciel

pour que toute la clarté la prenne en chasse

parmi les arbres que rien ne peut desceller,

loin du soleil que l'orage laisse voir par-dessus son épaule.

Et la terre pénétrée jusqu'aux pierres portera son enfant de pluie jusqu'au moment où les sources lui feront un grand visage clair.

On découvre parfois un passant qui, sans chercher d'où il vient, se désespère de ne pouvoir faire sien le visage dont il s'éprend.

On voit des pierres tournant autour des pas, au cœur des murs, des pierres sachant que rien n'est sûr qui se met à vivre de son sang.

La voix se fane hors de la gorge, car la terre n'a pas assez d'eau pour faire pousser deux ou trois mots hauts seulement comme des orges.

Pour aller d'un horizon à l'autre, le ciel suit les mêmes routes d'eau, pris parfois dans un arbre si haut qu'il n'en sort qu'à la tombée de la nuit.

Il y a toujours une rose qui pourrit appuyée contre un mur que le jour ne parvient pas à trouer pour y rencontrer l'ombre dont il est épris.

Si l'on colle l'oreille contre les champs,

on entend le bruit que font les racines

pour étreindre le plus de terre possible

sous les forêts d'où naît sans cesse le printemps.

Au soleil en liberté sur les campagnes,

je préfère celui auquel dans ma chambre

il m'arrive en hiver d'offrir un siège

et qui aime, à son départ, que je le raccompagne.

Les fleuves ne sont pas assez longs pour prendre les mesures du monde.
Au fond de l'homme, le cœur sonde un sang qui n'a jamais vu de ponts.

Battant toujours pour sa propre perte comme un oiseau frappé en plein vol, il sait qu'il n'atteindra point le sol pour s'y poser, veines enfin ouvertes.

Condamné à n'être qu'une bouée retenue au milieu d'un vivant dont personne ne peut lui dire le nom, il feint d'ignorer le sort auquel il est voué.

La main ouverte est l'impasse

où se termine chaque homme.

En la fermant, il fait la somme

d'un néant qui ne laisse pas de traces.

Il ne reste dans son regard

qu'un peu de buée prise pour du ciel,

que l'ombre perdue d'une aile,

ou le reflet des vitres trop souvent traversées.

Les murs reculent devant lui mais, derrière, d'autres plus épais se croisent comme des épées qui font croire que le jour luit.

Je suis retenu par le poids d'un village

enfoncé dans le sol jusqu'à des fenêtres

qui ne s'allument qu'à la faveur d'un orage

et où bouge, en attendant, la veilleuse d'une étoile.

Le sommeil est entier sous chaque maison où il est venu après avoir traversé

des champs dont le silence ne laissait percer que le cri d'un chien à la recherche de son nom.

On entend les murs vieillir auprès des portes qui ne s'ouvrent bien qu'au passage des morts dont toute la vie s'est passée, encordée à la terre qui va de leur seuil aux
plateaux.

Des buissons veulent arrêter la route non loin de sa naissance de pierres.
Mais elle pousse comme un lierre que la mer seule peut couper.

Un navire alors naîtra d'elle, reliant tous les sentiers du monde.
Autour de lui, l'horizon forme enfin le plus pur des cercles,

parce que, dans les blés sans âge,

la route n'a pas su se terminer

sous l'étoffe légère des soirs

où les pas se font au rythme d'un temps mort.

La terre a fait de l'homme une plante sans racines, ni cime et il pense sans cesse à l'abîme vers lequel ses veines rampent.

Pourvu d'un cœur plus tumultueux que la mer, il doit vivre à l'étroit dans un corps

dont il ne connaît que les bords

et où il se cogne jusque dans ses rêves.

Enchaîné à ses pas, il reste sur place

malgré l'appel amical du couchant

et son désespoir est si grand

qu'il ne peut, même en pleurant, perdre la face.

Il n'a plus que la ressource

de ramener les limites de l'horizon

à celles de son lit où, plomb,

il descend au fond de la plus noire des sources.

Avant d'entrer dans les bois, la pluie frappe aux feuilles qui sont pour elles le seuil d'une solitude sans poids.

Elle a parcouru tout l'espace

pour venir sans hâte couler

dans d'obscurs sentiers

où rien ne doit marquer son passage.

Il suffit pourtant d'un rayon de soleil pour qu'éclate sa présence, pour qu'un instant la forêt pense aux vitres dont elle l'émerveille.

Un couchant doit surgir

de cet incendie d'eau

où la terre s'éclaire de ce qu'elle a de plus beau

parce qu'elle aime les forêts à en mourir.

LE brasier du jour se débat comme un fou sur les vitrines.
Dans un verre vide, le miel du couchant fond à n'en plus finir.

Il faut briser l'écorce des portes pour trouver le noyau de chaleur d'où monte, vivant, le bonheur laissé par quelques belles mortes.

Les carreaux ne peuvent empêcher la nuit de faire peur à l'enfant qui va se noyer dans son sang en rêvant de champs de coquelicots.

Ces figurants qui ne veulent pas rire,

forêts, fleuves, roches, céréales,

vivent sans savoir de quel mal

l'homme est atteint depuis qu'il doit mourir.

Les pierres dont l'âge se compte par siècles ont beau venir à lui en l'entourant de murs, elles ne lui révéleront jamais rien des secrets qui les font presque
éternelles.

Les plantes se penchent plus volontiers sur son sort

en le poussant sous leurs tunnels de fruits.

Or, même lorsqu'en elles le vent bruit,

elles ne disent pas comment faire pour arrêter la mort.

MllXE oiseaux de lumière fuient vers le couchant quand le soir abat l'ombre des grands arbres et posés, non loin des sommets du monde, ils attendent que les rejoigne le temps.

Certains d'entre eux s'attardent

sur la plus large feuille d'une branche

et la font briller comme un miroir

où pour la dernière fois les insectes se regardent.

Lorsque la nuit sera venue il sera facile de capturer tous ceux qui sont restés au fond des ruisseaux nus.

La nuit s'enfle du silence de toutes les voix mortes derrière les murs, derrière les portes où la vie compte encore ses chances.

Le beau temps laisse fondre son or dans les fruits, dans le miel se rappelant qu'il est du ciel dont l'été s'est fait un corps.

Il pourra ainsi en plein hiver briller au fond des celliers que la neige vient regarder du haut de ses arbres de fer.

Le calcaire, neige du plein été, empêche la terre de saigner sur les racines qui veillent et se relaient jusqu'à la mer.

Les cailloux ont mis des années

pour briller comme le soleil

et dans l'herbe ils tendent l'oreille

à l'affût du silence qui règne dans l'éternité.

Si un homme les écrase du pied,

ils font un nid dans la terre

et attendent qu'il soit mort

pour en sortir, plus durs que jamais.

Un paysan est pris dans les blés

qui tournent avec le monde

en marquant le pas près des rivières

et sans que rien remue au-dessus de l'été.

Avec la moisson serrée contre lui, il est seul comme peut l'être une lumière qui cherche à sortir de la nuit.

C'est à ce moment qu'il entend l'appel de ses ancêtres qui demandent à revivre pour connaître la paix régnant parmi les céréales.



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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