Poèmes

Pas Même L'Amour

par Lucien Becker

Amour

I

Pas une main ne peut venir à ton secours au bord de la nuit qui te monte jusqu'au cou.
Tu ne peux rien sauver, même pas ce regard de femme pour lequel longtemps tu as vécu.

Du monde, tu ne vois plus qu'arbres qui décroissent
Tu sens que chaque parole que tu prononces se durcit comme une pierre en passant la bouche.
Tu sens que l'amour était encore de la solitude.

Le ciel est beau comme un front, les femmes plus jeunes que tout le poids d'herbe du vent dans le matin.
Il y a des enfants joyeux qui te regardent sans savoir que la mort existe aussi pour eux.

Après avoir tenu le monde d'un regard,

tu n'as plus droit qu'à une place dans la terre

qu'il te faudra payer, si tu veux être seul,

seul comme peuvent et doivent l'être les morts.

II

Quand le vent force la fenêtre

annoncé par tant de portes, tant de forêts battantes

et que le soir passe sa tête

dans ce qui reste, immobile et défiguré,

Quand la rue s'accroche aux lumières

en tirant à elle tout le ciel,

quand la terre n'a plus de jour pour montrer ses routes

le long des carreaux énormes comme des caillots,

il faut dominer l'amour, le dénuder

du sang qui en fait une soif sans remède,

il faut le jeter aux bouches brûlantes de la chair

comme un vivant qui s'éveille en plein incendie,

il faut oublier les mots trop tendres

qui tremblent dans la bouche comme des feuilles

et, crispé sur la chair comme les racines autour de la terre, il faut fermer la femme à la clarté du jour.

Dans la ville que le soir rassemble en hâte autour des murs, autour des lampes livides, la pluie tombe transpercée de vent et le monde se baisse pour entrer dans la nuit.

III

J e me sens si démesuré dans la nuit qui s'achève que j'ai soudain contre moi la terre nue et mouillée, la terre ouverte de ses ruisseaux, de ses chemins sur le village
où les tuiles veillent, teintées de feu.

Je n'ai rien à dire au soleil qui se lève en colorant les veines de ma main, de mon front.
Je n'ai rien à dire au jour qui me reprend dans l'enfilade de son ciel et de ses fenêtres.

Comme un coup de soleil sur la mer, les femmes se répandent dans le jour captives des regards où les hommes se jettent de tout le poids de leur vie.

Et les femmes surprises par tant de vertige

se sentent si seules pour faire l'amour

qu'elles veulent n'être plus rien qu'un beau corps

pris, repris par des mains sûres de leurs caresses.

IV

Il n'y a de vivant dans la chambre

qu'une mouche errant sur la lampe.

Le ciel est pris comme une gerbe dans la fenêtre

et conduit sur le mur le même jour de chaux.

Le soir, le soleil touche le haut de la porte au même endroit depuis des siècles et je prends la place d'un ancêtre autour de la table creusée par les coudes.

Le plafond ne peut fuir les regards

que la mort ferme au-dessous de lui

et plein d'épouvante de les contenir tous

il est comme un champ sec d'où rien ne dépasse.

Le monde est chassé du monde par une nuit

que le vent déterre et où les tombes

se guettent dans les cimetières,

hautes comme des corps soudain décapités.

V

Dans la main, la tête ouverte est belle de toute sa boue ensanglantée et la mémoire refait en vain un regard qui n'a plus de poids, ni de cils.

Le corps poignant de désirs tourne dans la ville se heurte aux jambes qui montent vers les femmes jusqu'au point où la chair se partage en un sexe et la terre à chaque étage
rit à pleines dents.

Une femme entr'ouverte chevauche la ville : pas un cri ne soulève la tuile d'un toit, pas une main ne donne l'alarme dans les fenêtres, pas un mur n'écarte sa bouche
serrée.

C'est alors qu'au milieu de la nuit s'ouvre un grand trou qui est peut-être la mer, qui est peut-être une montagne et qui cherche, pantelant, un peu de jour.

VI

Quelque part dans une maison calme

le soleil passe à travers les volets

et la poussière se croyant seule se met à danser

sans autre bruit que celui que fait un insecte.

Il y a bien au loin le cri d'un enfant ou celui d'un chien oppressé de solitude.
Il y a bien, dans l'herbe, le pas d'une source où la mer vient, en se cachant, prendre pied.

Il n'y a plus soudain dans le jour immense

qu'un bourdon désorienté qui se cogne aux carreaux

qu'un oiseau brûlé de soleil

qui retombe comme une feuille au milieu des blés.

Et la chambre plus profonde que le monde se tient dans l'ombre auprès de la porte avec un cœur qui a cessé de battre parce qu'il n'y a plus de soleil dans les volets.

VII

Dans tout l'été, il n'y a pas de place pour un cri pour un peu de rosée sur le bord d'une plante, pour un oiseau qui sortirait d'un buisson, pour un mot que le vent dirait aux
feuilles.

Le ciel est bleu comme l'œil fixe des poupées au bord de paupières qu'on ne peut pas fermer et la terre brûle d'un grand feu calcaire qui s'apaise au passage des
moissons.

Le fond des eaux est si transparent que le soleil peut y prendre des cailloux qui montent comme des yeux étonnés au milieu des herbes assoupies.

Les arbres se font porter par leur ombre et se souviennent avec émoi du couchant qui les flatte comme de grands enfants parce qu'ils peuvent mourir pendant la nuit.

VIII

Le vent fait sauter les étoiles hors des flaques

le vent debout poursuit sans relâche la terre

qui se replie à ses pieds comme une bête,

le vent fouille les maisons et part sans rien prendre.

Les arbres où champs et prés respirent sans fièvre il faut leur enlever feuille par feuille pour que l'automne puisse passer avec ses convois blessés d'incendie.

C'est le moment où le couchant est plus vaste que la mer sur un soleil que l'on peut toucher du regard.
C'est le moment où la nuit surprend les oiseaux qui s'enfuient, encore éblouis de tout l'été.

La route soudain seule en pleine campagne s'aperçoit qu'il faut choisir aux carrefours et que le monde n'a plus assez de lumière pour attendre les ruisseaux au passage des
ponts.

IX

La peau est sur le sang comme un papier qui se déchire à la place des yeux et l'on voit bien les grands fonds du regard s'éclairer par moment d'un peu de feu.

C'est le même homme qui va de nuit en nuit enfouissant sa tête dans le ciel bas.
Quand il se retourne, il trouve toujours la même ombre qui enchaîne ses pas.

C'est le même homme que se renvoient les vitrines posées sur des fonds sous-marins.
C'est le même homme entouré de siècles qui ne trouve plus de carrefours sur sa route.

La pluie tombe droite comme les moissons et cherche un passage dans le vent dur.
Le jour naissant est si haut, si vide qu'il n'y a plus qu'un homme sur la terre.

X

Les paysans dans l'été sont si sûrs de leurs gestes

qu'il semble que la mort passe auprès d'eux sans les prendre.

Le plus petit ruisseau fait bouger la terre et part

en portant la clarté du jour et le poids des arbres.

Il y a un champ immense de soleil sur les blés et les sources sont nues jusqu'à la ceinture et belles de cailloux où la terre vient battre de tout son cœur plein d'ombre et
de lumière.

Il y a des bois clos de silence et de feuilles qui pèsent sur le monde de toute leur épaule et qui placés sur l'horizon comme veilleurs font monter dans le ciel la nuit et les
grands vents

les chemins qui contiennent les moissons

tombent des collines sur la grand'route

avec un bruit de voiture et de pas de chevaux

et c'est comme un grand cri qui fait frémir les blés.

XI

Les lampes se fanent dans la nuit qui pèse

sur la ville réduite à ses propres murs,

sur la mort réduite à quelques corps,

sur les hommes couchés le long des chambres.

La mer, les yeux ouverts, s'enfonce dans son ombre jusqu'au moment où elle ne voit plus d'étoiles jusqu'au point où elle voit la terre s'éteindre dans la braise
écrasée des fenêtres.

Les plantes en secret font des ponts de rosée sur les champs par-dessus lesquels se hâte le cri dérouté d'un train que quelqu'un verra à l'aube à des centaines de
kilomètres de là,

hagard et sûr comme un orage.

Il y a des cailloux qui ont conservé

un peu de jour sous le pas d'un homme

dans l'ombre duquel le jour ne peut plus se lever.

XII

La terre en attente retient son souffle sous la pluie claire comme des cailloux et je cours, arrachant mes mains au vent, vers la chambre où je me regarde

dans quatre murs qui n'ont pas changé,

dans un plafond où tant de morts

n'ont pas trouvé de place pour un dernier regard,

dans une vitre où je ne suis jamais le même.

Comme une source très loin dans un bois, on entend battre le cœur jusque dans les tempes.
Comme un pavé qui s'éclaire soudain de pluie, l'œil cherche la nuit dans la fenêtre.

Et la lampe est un monde au-dessus du monde à mi-chemin entre le ciel et le front des hommes battant d'un bruit qui n'est pas celui du cœur, mais celui des choses qui passent à
l'éternité.

XIII

Je ferme les yeux pour que la mort se cerne d'elle-même et qu'il coure dans le vent des pas inoubliés et des sources folles de soleil.

La lumière marche sur le monde sans jamais rencontrer la mort qui arrive d'au-dessus des moissons oubliant qu'il s'y trouve des faucheurs.

La clarté des lampes touche à peine les objets de peur de les voir remuer et dans une pièce qui tient la place d'une ville l'eau d'un robinet mal fermé

tombe goutte à goutte jusqu'à la fin du monde et il semble, après chaque silence, qu'il s'agit d'une montagne toujours plus haute qui se défait pierre par pierre.

XIV

Le vent a beau vouloir me prendre à la gorge, l'ombre a beau vouloir me serrer contre les murs, je reste toujours avec le même regard sur les yeux avec le même coup de gong que
le cœur donne au corps.

L'été écoute le battement d'une source qui monte lentement sans remuer les herbes et je n'existe plus que par le bruit que ma vie fait pour passer dans la main.

Je tourne un instant mon visage vers la terre qui va bouger de toutes ses feuilles, de toutes ses couleurs parce que le soir qui tombe est plus beau que le jour et que le ciel se répand
comme un vin nouveau.



Poème publié et mis à jour le: 12 juillet 2017

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