Poèmes

Les Pouvoirs de L'Amour

par Lucien Becker

Amour

Les objets aident le jour naissant à aller à la rencontre de ton regard et ils reprennent aussitôt leurs visages de témoins d'un monde sans profondeur.

Pour communiquer les uns avec les autres,

ils ont tout un alphabet de reflets

et dès que tu franchis le seuil de ma porte

ils te montrent la place qu'ils t'ont gardée près de moi.

Ils ne peuvent partager notre existence mais à travers leurs doigts mal joints ils s'étonnent parfois de découvrir qu'à deux nous pouvons ne plus former qu'un seul
objet.

La chambre qui ne cesse le jour de s'étendre à la faveur de continents mal démasqués ne va plus maintenant au-delà des murs dans lesquels elle est prise comme un
front.

La terre s'arrête un moment de tourner, prise entre les genoux des grands fleuves, emmêlée dans les vols d'oiseaux qu'elle organise de village à village.

De mon cœur, exerçant son métier de vivant, s'élève un feu qui ne sait brûler qu'en toi

mais nous n'en voyons que l'étincelle dont tes tempes s'allument et s'éteignent.

Entre le monde et la nuit il y a épaisseur d un carreau à travers lequel la lumière va surgir pour se jeter dans celle de tes yeux.

Au ras du sol, les feuilles se lissent

pour recevoir le soleil

qui passera de l'une à l'autre

en allumant le brasier de la rosée.

Tes paupières battent comme les sources dont le matin veut éveiller la terre, les oiseaux s'immobilisent un instant pour mieux sentir la rondeur de la clarté.

Et c'est le jour porté de colline en colline, renversé dans les lits de la verdure, c'est le jour éperdu de joie dès qu'il reconnaît tes seins.

Comment sortir de notre chambre, prisonnière du sommeil, sans pouvoir oublier la veille de ce jour que rien n'enchante,

de ce jour mesuré comme un litre de lait,

de ce jour dont le front

cherche un regard sous les ponts?

Il faut s'accrocher à même le sol pour éviter les trous de nuit par lesquels le jour fuit sans jamais jouer son rôle.

Je dois longtemps scruter les glaces pour voir s'élever ta vie ou l'été vers des hauteurs de clarté que, seuls, tes yeux dépassent.

Je ne sais que faire de mon regard

loin de la ville qui agrandit ma vie,

loin de toi sans qui mon désir se dépayse

et si bouleversante quand tu te mesures à ma nudité,

loin des vitrines dont le soir se sert pour mettre autour de toi le plus fervent des halos, loin des réverbères qui contemplent, avec moi, tes yeux, loin du bruit qui couvre celui de
mon cœur.

Le soleil a beau peser sur les sources

de tout son poids d'étoile vivante,

les herbes attendront l'hiver avec la patience

que met parfois la pluie à noyer l'horizon.

C'est à peine si certains fruits sourient quand, mûrs, ils se laissent cueillir, c'est à peine si les arbres se retournent quand je fuis le village scellé dans
l'été.

JLoin des villages caillés, loin des routes

qui courent voir le soleil se lever sur les usines,

nous descendons dans l'été

comme au fond d'une cloche sous-marine.

Avec le cœur remonté jusqu'à la mort, nous laissons le ciel se souder à nos yeux.
Je tiens ton visage dans ma main ouverte comme s'il était ma seule richesse.

Ton regard, lourd de cils, est si mince et si long qu'il est facile à ma vie d'en faire son horizon.
Avec tout le poids de l'espace sur la nuque, tu viens, d'un seul baiser, te délivrer sur ma bouche.

Il nous faudra des années

pour revoir l'oiseau de clarté

qui se jetait chaque matin dans la vitre

et qu'on retrouvait, tué, le soir en plein miroir.

Adossé à l'ombre comme à un contrefort, je vois les maisons se noyer dans les fenêtres et la plaine recommence à faire tourner son disque entre les bords enfin visibles
de l'horizon.

Les paysages sont figés dans la verdure, loin des villes que je ne peux quitter parce que mes pas sont inscrits d'avance dans toutes les rues où ma statue bouge.

Ton regard, trop grand pour l'espace,

fait de moi un être

à la recherche d'un chemin

qui ne va point au-delà de ton corps.

Tu es la seule chose

que je puisse tenir contre moi

et tes yeux d'amour sont uniques

comme le plus beau des couchants de mon enfance.

Le soleil est dans les pierres comme une statue renversée.
L'ombre est dans les arbres comme une main coupée.

Les villages sont blancs

dans le cercle bleu de l'été.

Les insectes qui poursuivent le jour

se tuent dans les vitres.

Tu es seule à savoir faire rire les cailloux qui glissent sous la verdure comme des poissons et les ruisseaux essaient en vain de voir au travers de la terre.

Nous nous arrêtons dans les moissons

et l'univers s'arrête en même temps que nous.

Nous sommes sûrs qu'aucun chemin n'a pu nous suivre,

que la mort même a perdu notre trace.

Le jour commence à reconnaître les fenêtres

avant de s'avancer sur la terre

dans les tessons de la rosée,

parmi les cailloux qui veulent te voir, nue.

Dans la chambre où tu dors, il trace une presqu'île de clarté, haute seulement de ta gorge dénudée et d'un visage d'où tu dois éclore.

Le soleil passe à travers ta lingerie comme si elle était le plus pur des nuages.
Il y demeure jusqu'au moment où elle reprendra la forme de ton corps.

Tu attends qu'il se couche sur toi pour le serrer contre ton ventre et, lorsque tu lui en ouvres les bords, il devient bleu dans tes yeux.

Enfermé dans un horizon sans altitude, je n'ai devant moi que chemins en fuite vers un lointain de plus en plus illisible, de plus en plus tourné sur ton absence.

J'attends en vain que vienne à ma rencontre

un arbre qui marcherait sur ses racines,

mais c'est à peine s'il me fait signe

en remuant un bras d'où quelques feuilles tombent.

Les fleurs sourient d'une façon si banale

qu'il me tarde quand je reviens à la nature

de la quitter pour la ville où je suis sûr

qu'un seul de tes baisers me bouleversera jusqu'à la moelle.

Il reste les couchants dont je ne puis me déprendre parce qu'ils ont brillé au-dessus de mon enfance comme mille mains levées sur un navire en partance pour un pays que tu es
seule à savoir me rendre.

Tes cheveux se dénouent sur mon corps comme une moisson de blé perdue au détour d'un champ de rosée dans un matin qui n'a pas de bords.

Tu cherches mes lèvres avec la soif

de quelqu'un qui a traversé le monde

pour aller voir la neige fondre

sur des sommets moins hauts qu'un baiser.

Tu es vivante comme peut l'être le cri d'un fruit qu'on mord.
En t'aimant, je prends tout l'or qui veille à l'entrée de ta chair.

Les fenêtres regardent passer le long serpent d'hommes

qui entre dans les pierres

avec, devant lui, le silence à traverser.

Le monde peut se refermer sur nous

de ses plafonds, de ses tuiles,

nous devenons gigantesques et invulnérables

parce que nous sommes un instant maîtres du désir.

Il y a tes lèvres, plantées d'air pur, tes dents comme du soleil en pleine source, tes yeux qui me font rester au niveau de la vie, il y a la parole se séparant de notre
chair.

Aucun des mots ne peut s'user

que j'emploie pour nommer mon amour

et ta bouche en relève sur ma bouche une trace

qui se décalque à travers nos baisers.

Je calme la lueur sourde de ton ventre comme le soleil une tempête et je me retrouve toujours avec une tête unie à la tienne par-dessus des siècles de mort.

Nue jusqu'à laisser voir ton cœur dans la transparence de ses battements, tu n'as plus contre moi pour limites que celles d'un jour sans terre à éclairer.

Je veux sceller au tien mon visage afin que je puisse mourir en toi au moment où il ne restera autour de moi que le ciel grand ouvert de ton regard.

La nuit se couche au bord des routes comme un grand chien très doux et tu cherches à apaiser les étoiles en les prenant dans tes cils.

Les montagnes qui avancent avec l'ombre

stationnent au-dessus des arbres

à qui elles font toucher le ciel

sans qu'aucun de leurs fruits ne tombe.

Seul, le ruisseau continue à couler, heureux enfin d'être entendu des herbes et de pouvoir aider la terre à tourner à l'intérieur du silence.

A la place où ton sommeil devient mince comme du verre, un rêve s'inscrit en lettres qui éclairent l'étendue de mon sang.

Les lampes mesurent l'étendue de la nuit et font briller au passage ton regard d'un éclat qui entr'ouvre l'ombre dans laquelle le monde va nous enfermer.

Des bassins de clarté gisent au fond des vitres d'où le soleil n'a pu se retirer à temps et la rivière qu'il parcourt dans sa longueur jaillit des ponts qui la serrent
à la gorge.

Lorsque la nuit a tiré, l'une après l'autre,

les poignées d'alarme des visages,

la rue s'arrête de marcher entre ses berges

et je ne suis plus contre toi qu'une forme blanche.

Les lampes deviennent autant de vivants, morts en gardant les yeux ouverts sur une ville où ton souffle est le seul rythme qui convienne au silence.

Il me faut aller vite dans tous les sens

parce que partout autour de moi

des femmes qui vont mourir se donnent

à des hommes dont la mort est pour demain.

Je dépense sans compter l'or de l'amour, je goûte à ton corps comme à un verre dont je n'ai pas le temps d'achever le contenu parce que j'ai la main de la mort sur la
gorge.

Il importe peu que je dise mon nom à celles que je rencontre sur la route : ma mort n'aura pour témoin que le visage dont j'aurai vécu de tout mon regard.

Le plafond devient noir

au-dessus de mes yeux pourtant ouverts

et je te devine encore dans l'ombre qui te serre contre moi.

Le sang lèche une dernière fois

mes tempes de sa flamme bleue.

Il vient de quitter mes lèvres,

vissées maintenant à fond sur le silence.

Les murs qui s'épaississent dans ma mémoire vont-ils s'écrouler sur la seule présence, ta présence, que je veux emporter jusqu'au bout de ma pensée ?

Mais j'ai tant refait ton visage avec mes mains, j'ai tellement inscrit ton nom sur ma bouche que je n'ai qu'à fermer les paupières pour qu'en moi tu prennes la place de la
mort.



Poème publié et mis à jour le: 12 juillet 2017

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