Paris Vingt Ans Après, Louis Aragon
Poèmes

Paris Vingt Ans Après

par Louis Aragon

Louis Aragon

Ah chien et loup du soir
Un
Paris d'entresols
Referme ses tiroirs et reprend son chapeau
C'est l'heure las§e où la poudre de riz s'envole
Qui masque la sueur dans les plis de la peau
Un coup d'œil aux miroirs vaguement se console

Le poème va-t-il avoir d'autres héros
Tout un peuple hâtif se bouscule et se croise
Où s'en vont vos regards debout dans le métro
Femme peinte de lait homme au menton d'ardoise
C'est l'heure où le hasard rentre de son bureau

Les autos s'arrêtaient aux feux rouges
L'automne
Entre ses doigts battait les cartes de son jeu
Que de gens que de gens qui souhaitaient maldonne
Et tout recommencer avant d'être chez eux
Mais le vent a rouvert les chemins monotones

Et tout reprit son cours sifflant un air connu
Des cafés éblouis sortaient les voyous blêmes
Des lampadaires neufs flambaient les avenues
On voyait s'allumer au front des
H.B.M.
De blancs œillets tremblant comme une fille nue

La ville à ce boucan que des ombres escortent

Éventail des vélomoteurs développé

Scande sur les pavés de son cœur à ses portes

La polka des blousons de cuir aux bras crispés

Le souffle en fait au loin tourner les feuilles mortes

Lorsque le bruit retombe il semble que vraiment
Le silence pareil au parfum de la rose
Pareil à l'eau profonde et pure du moment
Tout à coup le silence est une étrange chose
On dirait le partir soudain de deux amants

Quartiers déserts que tout réveille et que tout berce

Entre ces bâtiments le ciel est à l'étroit

Et le bariolage atroce du commerce

Cerne la place vide où caracole un roi

On n'entend plus qu'au loin des pas qui se dispersent

Des pas s'en vont des pas s'en vont le long des quais
Et des chansons et des chansons se sont éteintes
On n'entend plus ce rire au loin qui se moquait
Un ronron de moteur une porte une plainte
L'ombre étouffe et confond les sanglots les hoquets

Il y a beaucoup de gens qui vont au théâtre

Les
Messieurs au vestiaire ont mis leur pardessus

Ce soir pour le programme il a fallu se battre

J'aurais choisi l'autre chapeau si j'avais su

Tu as les billets
Fauteuils cent deux et cent quatre

Qui mène aux accoudoirs ce monde incognito
Le simple ennui la mode ou la pièce peut-être
Le
Jean-Jacques
Gautier était mauvais plutôt
Le désir d'oublier le désir de paraître
Madame aura voulu montrer son beau manteau

Allons pour quelque temps ils vont prêter leur âme Épouser cette histoire et ses péripéties
On verra dans leurs yeux se peindre un même drame
Sortons
Celui que je cherche est ailleurs qu'ici
Au carrefour
Montmartre à reluquer des femmes

Ses cheveux sont frisés 11 rêve à l'Algérie

Il fait un carton dans un tir du boulevard

Il s'arrête un instant dans une brasserie

A moins qu'il ne se soit assis dans un
Milk-Bar

Pour rouler dans ses doigts la rangaine du gris

Ou bien c'est la kermesse et sa tête de laine
S'appuie à l'appareil qu'il écoute debout 11 a pour la musique un attrait de phalène
Pour lui cette chanson semble être un rendez-vous
Ce qu'il aime cet air qui dit
Plaine ma plaine

Et dans ses yeux mi-clos se lèvent des palmiers
Le petit âne a la couleur de la colline
Ma mère avait les yeux plus noirs que les ramiers
L'eau petitement coule où la tuile l'incline
Mon enfance revient dans ses pas coutumiers

Plaine ma plaine où toute lumière est si vive
Qu'elle brûle son ombre étroite à l'olivier
Et la vie a le goût et le feu de l'olive Ô fellahs c'est ce paysage où vous viviez
En ces temps sans expédition punitive

Plaine ma plaine où le nuage est un passant

Plaine sans pluie un jour où tomba la colère

Et depuis ce jour-là dans le village absent

Monte l'odeur du chaume et des chairs qui brûlèrent

Et la terre altérée appelle un autre sang

Les phonos tournent sous des lampes de couleur
Dans le
Pathé-Kermesse énorme et murmurant
Il a rouvert ses yeux comme des figues-fleurs À tous les appareils chante un air différent
Il a rouvert ses yeux plus noirs que la douleur

Pour suivre ces soldats éloignons-nous de lui
Qui vont se bousculant un calot sur l'oreille
Et plus ils parlent fort plus profonde est la nuit
La
Trinité passée et plus ils ont sommeil
Il commence à tomber une petite pluie

Ces vers nous ont conduit du côté de
Pigalle

En retienne chacun ce qu'il a le mieux lu

Je vous tends le miroir illégal ou légal

C'est vous qui choisissez moi je n'en sais pas plus

Si vous vous trouvez laids voilà qui m'est égal

Belle écuyère allons vite à califourchon
Les étrangers sont là
Toutes la jambe en l'air
En avant la musique et sautent les bouchons
Ladies et
Gentlemen on ne veut que vous plaire
Aimez-vous le strip-tease ou le ciné-cochon

Salut à toi
Laurec nain génial et triste
Dont l'art triomphe ici jusqu'au petit matin
Danseuses pressez-vous et pressez-vous choristes
Arrivez arrivez
Paris fait sa catin
Voici venir les cars qui portent les touristes

II

Rappelez-vous ce que de
Londres dit
Shelley

Hell is a city much like
London
There are ail sorts of people undone
And there is little or no fun done

Il faut rendre à
Paris ce qu'à
Londres l'on donne
Comme
Londres
Paris est un enfer à clefs
Cette citation vous le voyez me plaît

Ville tu ressembles diablement à l'enfer

Ce n'est pas le feu qui manque ou le mal à faire

On rencontre des damnés partout dans la rue

Les voilà réduits à la portion congrue

Ils ont vendu leur âme et quant à leur amour

C'est une marchandise ici qui n'a pas cours

La force est à vil prix l'homme à donation

On solde les héros les cieux les passions

On solde les yeux purs les songes les promesses

Paris mon beau
Paris ne vaut plus une messe

On solde on solde l'avenir et le passé

Et puis prenez mon cœur si ce n'est pas assez

La boue et la sueur les larmes et les rires

Vous trouverez, ici ce qu'il faut pour décrire

Et la déconfiture et les abaissements

Et l'odeur à tomber dont on fait les romans

L'encre des quotidiens nous tient lieu de cervelle

Car c'est vivre pour nous que lire les nouvelles

La réclame aux balcons accroche ses panneaux

Salit la vue et l'autobus et les journaux

Mané
Thécel
Phares au néon de nos murs

Une épouvante épelle un pâle
Shell-Azur

L'archange de l'épée a cadoriciné

Biceps et seins géants
I'Épinal des cinés

Tout se couvre de dieux sexy sur isorel

Sauf l'emplacement réservé pour
Rasurel

Tout jusqu'à notre corps au commerce est loué

D'une lèpre d'argent nous sommes tatoués

Wagram est un secteur le scandale une gaine

Madame a les cheveux mauves de
Van
Dongen

Tout est préfabriqué le rêve et le manger

On trouvera son bonheur aux
Arts-Ménagers

O pool-charbon-acier
Bénélux
Euratom

Nous peuplons le vacarme avec des mots fantômes

Et nous acclimatons sur les
Champs-Elysées

Doucement l'horreur en salle climatisée

De suspense en suspense et d'image en image

Le meurtre grimaçant imprime son grimage

Nous entrons aux replis du crime d'Attila

Aux perceurs de plafonds et nous sortons de là

Avec le seul regret que le sang soit fictif

Télévisez-nous la mort prise sur le vif

Nos sens sont émoussés de couleurs et de bruits

C'est peu que le relief il nous faut dans la nuit

Sentir sur nous les mains assassines qui frôlent

Et saveurs et parfums viennent jouer leur rôle

Tout spectacle pourtant nous demeure enfantin

Sans le sixième sens et le dernier instinct

La souffrance qui fait en nous ses fleurs éclore

Qu'on nous donne enfin des films en techni-dolor

Vite le multiplex hurlant des agonies

On demande une guerre et que tout soit fini

Allons du calme il faut tout regarder en face
De fond en comble ensemble il faut que l'on refasse
Même l'enfer même la nuit patiemment
Patiemment ensemble et du commencement



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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