Le Voyage D'italie, Louis Aragon
Poèmes

Le Voyage D'italie

par Louis Aragon

Louis Aragon

I

Rien n'est pareil à soi tout a d'autres limites

Aujourd'hui nous avons passé comme des taupes de feu par un tunnel de miroirs sous la
Croix-Rousse

Suivi le cercle des hauts pylônes qui font le tour de
Lyon derrière des quartiers de couleur

Où l'air bourdonne du croisement des coléoptères bleus

On voit lo jour sous les maisons peintes comme si la mode pour elles était aux robes courtes

Et les chemins de fer s'en vont vers l'est avec leurs wagons de métal

Clinquants et claquant sur le ballast et le cri d'égorgé des michelines

Un crime à chaque passage à niveau

C'est ici le pays de mon père avec ses eaux partout captées

Rien n'est pareil à soi
J'imagine

Là-haut dans le coude levé du
Rhône
Mandrin

Trompant la gabelle avec sa troupe aux doigts de poudre qui ne reonnaît plus les confins de
La
Balme

Et d'ailleurs il n'y a plus à tricher de douane à
Chambéry

Plus de frontière

À
Chambéry pour le verre de
Venise et le poivre des tapis de
Perse

Déjà mon enfance est déconcertée au-dessus d'Ambérieu

Dans ces grandes odes claudéliennes qu'effarouchent des téléphériques

Ces chemins abrupts douchés sous les cascades tout un jour

Qu'on remontait en tapissières

Royaume ancien des scieries où les chevaux tiraient les billes de bois

Rien n'est pareil à soi dans ces architectures blafardes

Ces ponts d'audace et ces cuvettes d'apocalypse

Danger de mort les courants à haute tension passent de montagne en montagne

Sur leurs échasses de sept lieues montant des épines de fer

Villages noyés à main d'homme et les machines sur la digue

Dans leur petit appartement moderne où l'on n'a presque plus rien à faire

Qu'à regarder le serpentin pierreux des routes

Comme une cigarette par le nez fumée

Par-ci par-là des wagons abandonnés où des hommes usés noirs et frisés boivent la bière chaude

Comptent les jours de l'été maussade

Et tout ce trimbalemcnt fait que les moutons en transhumance

Changent d'itinéraire en raison des travaux

La nature est pleine de camions avec des belles filles de papier découpé sur le mufle

Où la radio chante pour les gaillards de nuit

Dépassés de bizarres escarbilles devant

Ces chapelles d'un culte baroque avec leurs colonnes blanches leurs écritcaux verts

Ponctuant tout au long ce pèlerinage nouveau de l'homme dans le paysage altéré
Et des incisions chirurgicales mettent à jour
Un saignement de glaise aux tournants coupés

Voilà soudain que je m'arrête où longtemps fut tracé

Le départ d'entre nous et la
Terre d'Empire

Et que je regarde en arrière ainsi

Qu'un soldat hésitant sans ordre à franchir ce pas de l'Italie

Je porte mes yeux gris à l'inverse du temps

Comme une pluie oblique oblitérant la nouvelle image

Je porte mes yeux gris comme un couteau traçant à rebours sa férocité

Je porte mes yeux gris à rebrousse-poil du soleil et de l'histoire

Je porte mes yeux gris vers cette patache à quatre chevaux de halte en halte

Avec son chargement de voyageurs vannés venant à petites journées

D'auberge en auberge les uns sur le toit do poussièie

Les autres dans le caisson noir étouffant tassé de la voiture

Je porte mes yeux gris sur cette cargaison de mil huit cent trente-huit

Un assourdissant mois do juillet traversé par la malle-poste

Et l'on met pied à terre dans les montées

Il y a des jeunes gens gainés de noir et serrés jusqu'au menton d'une cravate claire

Des rouliers même qui ne montreraient pas l'aisance de leur cou

Les dames dans la superposition d'étoffe des volants et des bordures

Un cahotement de destins habillés jusqu'au bout des doigts dans la sueur de messidor

Des messieurs d'âge soigneusement qui replient les pans de leur redingote

Et les malles à courroies poilues comme des poitrines de bandits

Le postillon sur le premier canasson de droite

A des rêves de fouet qui siffle un air à danser

On s'arrête parfois pour un troupeau comme une marée au bêlement des brebis

Ou dans l'ombre d'une place à fontaine une oasis de maisons aveugles

Sous la bénédiction fraîche et pâle des platanes

Parmi les grands pendards paresseux qui font la sieste le chapeau

Eamené sur les yeux et la bouche ouverte au sommeil

Tout cela pour nulle autre raison que cette femme ni jeune ni belle

Qui ne descend pas de la diligence avec ses filles et son mari

Assise au fond dans ses vêtements et sa modestie

Les yeux perdus écrivant sur ses genoux de temps à autre

Une ligne au crayon dansante et mal formée

Et comme elle ne voit qu'un rêve et ses raisons d'y rattacher
Des phrases de verveine avec le velours du souvenir
Je ne vois ni le marché de cruches et de maïs

Croulant de melons et d'aubergines aux rampes des

églises

Ni les jambes qui se délassent ni les chevaux qui s'abreuvent
Ni les bras nus des filles curieuses derrière les jalousies
Ni le montreur de marmotte avec son orgue à manivelle
Mais seulement cette femme d'alpaga qu'habite
Un chant de source amer et doux silencieuse et ridée

Tandis que les siens s'achètent des fruits inconnus frais de leur eau profonde
Et parlent de
Milan qui les attend où se forme
La troupe itinérante des comédiens car le père
Va jouer les jeunes premiers comme il y a vingt-deux ans
Quand l'Empereur
Ferdinand au
Dôme sur sa tête
Enfoncera la couronne lombarde

Je ne vois que ce dialogue entre cette femme et se3 abîmes
Ce colloque secret de parfums dans une armoire
Ce long choix des mots cachant une blessure
Les mots de son royaume à sa musique patiemment

ajustés
Ce vocabulaire d'une vie où tout n'est que violettes

noires
Paupières sur l'éclair baissées
Regrets d'un ruban qu'on donna
Par imprudence

Je ne vois que cette femme apparemment
Sèche et sans charme dans la voiture publique

Comme un signet de hasard mis entre les pages d'un livre interrompu dans sa lecture

Elle a dû réparer le linge de
Prospcr avant le départ

Piquer ses doigts vieillis laisser

Tomber écarlate l'œuf à repriser de son tablier noir

Parce qu'elle avait senti soudain l'odeur ancienne des tilleuls

Un soir de l'Autre alors que sa taille pliait sa prière dans l'attente

Je ne vois qu'elle triste et troublante

Dans un carnet à l'italienne une fleur anonyme entre les feuillets séchée

Je ne vois plus qu'elle plus que celle qu'on n'appelle
Plus sous la fenêtre du jardin d'une voix nocturne et chantante

Qu'on n'attend plus dans l'herbe bleue ou les cristaux brillants d'un bal

Je ne vois plus que ce doigt qui pense au passé passant sur une lèvre à jamais déserte

Je ne vois plus que ce foyer dispersé qui souffre encore dans ses cendres 0 braises braises déjà sous les cheveux gris
Je ne vois plus que cette injustice longuement de survivre
Cette éternité d'abandon cette apparence machinale
Qui tressaille à son nom toujours quand quelqu'un lui dit
Marceline
Comme une privauté volée une caresse d'inconnu À jamais subie emportée au fond de sa jeunesse
Et l'épouvante de trahir le vertige alors que ce fut

Je ne vois plus que cette femme et cette algèbre de son âme

Et sa parole écrite est le rouge à sa bouche sans fard
Chaque syllabe est une abeille en chassant l'autre avant d'avoir butiné

Et leur bouquet soudain tombe à terre comme un don d'infidèle

Elle n'en a jamais pris l'habitude après tant et tant d'années

Qu'invisiblement cela saigne et soupire et pleure au fond d'elle

Je ne vois plus que cette femme éperdument

Pour dire sa vérité qui mentira toute sa vie

Tout cela qui fut sa romance et qu'on trouvera ridicule

Car on a très vite cessé d'aimer ce qui fait sujet de pendule

Et puis nous avons maintenant le goût d'une autre

poésie
Je ne vois plus que cette femme je n'entends
Que le frôlement de sa robe au mur des chambres muettes
Que ses vers à mi-voix ses prétextes perdus qu'on pourra

comme un théâtre
Avec indifférence lire où c'est convention que l'amour
Je n'entends plus que cette femme vieille et laide et ce

pas
Furtif
Je n'entends plus

Entre les murs égaux des vers où la rime soupire
Que ce halètement ce battement de sarabande
Cette contrebande du cœur
Voilà qu'il s'est mis à pleuvoir une tiède pluie estivale
Qui ne mouille pas la poussière et semble ajouter à la

sueur

Les haleines du jour en ont très vite fini de cette tentative

Les chevaux ont repris le trot sur cette passagère hypocrisie du ciel
Il y aura sans doute encore une halte vers lo soir
On loge à pied et à cheval chandelles de parcimonie
La nuit sera longue dans le merisier des lits sous l'édre-don cramoisi

Laissant d'interminables heures à des conversations étouffées

Et le lendemain tout à coup ce n'est plus seulement la
Savoie
Les chutes d'eau les uniformes des carabiniers les lacs
Les villes thermales avec des
Anglais en voyage
L'AIpe âpre et haute et ses cloîtres ses petits murs de soutènement

Une fois
Modane passée avec ce beau nom de basse qui roule dans la gorge

Les enfants courant dans la roue offrir leurs bouquets d'edelweiss

Maintenant comme
Lyon c'est tes entrailles qu'on traverse
Mont-Cenis et non plus par où
Napoléon passa
Entre
Lanslebourg et
Suse

Avec ce grand cri quand devant soi la voilà qui dévale
Par ces carrefours verts où la
Madone brille
Tout à coup l'adorable et riante
Italie
Le soleil dans la brume et les genévriers
Les petits oliviers piqués dans les champs roses
Déjà ce parler du
Piémont fait de pépiements et de groseilles

Êtes-vous aveugles que vos yeux ne sont point éblouis
Et la lumière tramontane se répand sur toute chose
Mais tombez tombez donc à genoux à cette jetée extrême

de vous-mêmes
M'entendez-vous réveillez-vous cette fois
C'est bien elle à vous qui s'ouvre entendez-vous
Découvrez votre front buté je vous dis
A genoux
C'est elle cette fois ses yeux noirs et ses rangs de corail
Ses violons ses palais son vin gardé dans la paille
Je te salue
Italie ô terre mystérieuse à force de lumière
Je t'amène mes voyageurs et l'homme qui porte un

bonnet grec brodé de perles
A gardé je ne sais quel éclat de la scène aux yeux du

parterre
Les filles encore pourraient passer à cause du jeune âge
Mais celle que je te confie incompréhensiblement sans moi
Comment la reconnaîtrais-tu dans le carillon de tes

cloches
Falote fanée effacée

Comment la reconnaîtrais-tu sans moi sur tes terrasses
Comment la devinerais-tu dans l'ombre entre les cyprès

de tes jardins
Comment deviherais-tu ce qu'elle cherche ici comme un

loup dans la forêt
Si faible et si folle au milieu de tes statues
Où se dissimule une ombre qui la fuit
Une absence

Et personne à qui parler de lui ni lui-même
Te souviens-tu de lui seulement
Italie

Écoute cette femme qui te parcourt d'un silencieux concert

Cette femme de murmures divins dans une chambre d'hôtel

Qui s'en revient d'avoir erré dans une ville de marbre et de mascarades

Où le soleil est du vin renversé l'ombre sent l'ambre du figuier

Lasse à mourir de la beauté des pierres

Les yeux -pleins d'églises dit-elle

On dirait un grillon perdu dans une maison sans cheminées

Partagée entre cet homme en elle ce ravage d'elle-même

Ce chant qui ne veut pas mourir

Et les soucis mesquins l'argent qui manque et les vêtements usés

Les mécomptes de la troupe et les cris des comédiens

Écoute cette femme
Italie
Italie

Comme une chevelure défaite sur tes pavés

Une écharpe à tes grilles

Un mouchoir froissé sous le pas indifférent des chevaux

Et tes beaux garçons nonchalants dans la rue aux arcades

N'ont pas même songé la suivre de leurs yeux allongés distraitement

Car on ne peut de toute évidence tirer ni de l'argent ni du plaisir de cette étrangère

Qui va peut-être dans les hôtels offrir des dentelles de son pays natal

Duègne à cette heure sans emploi moins qu'une maque-relle

Allons il est temps de rentrer dans la trattoria fraîche et sombre

Où la charcuterie au plafond se balance avec accompagnement de guitare

II

Celui-là qui dort à mon côté dans la chaleur et l'accoutumance

N'est un homme pour moi que par la configuration de son corps

Ce n'est que pitié si j'ai de lui ces enfants mes douces chaînes

Et même la beauté qu'il eut n'était pour moi qu'une diversion dérisoire

Je n'ai jamais pu dans la nuit il n'en sait rien m'habituer à sa respiration

Pauvre être faible et fat que depuis tant d'années

Je m'astreins à flatter comme un cheval couronné

Compagnon du mensonge à son cou portant le collior de mes paroles

Et quand j'ouvre mon âme à ces mots qui sont à mes sentiers

Le secret des mûres d'automne

Quand l'Autre m'envahit et se fait mon langage

Quand il revient s'asseoir sur le pied de mon lit

Et que l'arbre et le vent le jardin la fontaine

Ne parlent que de lui

Ah déjà ma pensée épouse les cadences

Dont je suis l'Andromède hélas et non
Persée
Cet homme le seul homme à mon âme bercée
Déjà mon âme danse

Et je disais j'étais à dire
Que tout cela pour celui dans la chaleur et l'accoutumance à mon côté qui dort
Cela ne sera jamais que vers à mettre en musique
D'une châtelaine à l'ogive et d'un beau troubadour
Il regardera mon cœur à la lorgnette il est toujours à l'Opéra
Il dit bonjour à des gens qu'il connaît dans la salle
Il est là surtout pour se montrer

Et s'il mentait et s'il savait sans en rien dire

Le regarder parfois de haut en bas me déchire
Je suis auprès de lui de la charpie
Pour quelqu'un qui ne sait pas saigner sans blessure
Sans d'abord se savoir blessé
Mon
Dieu vous me voyez
Je ne suis qu'une femme
Vous me voyez mon
Dieu je n'étais qu'une enfant
L'amour a fait de moi ce passage de flammes
Défendez-moi de lui qui si mal m'en défends
La prière à ma lèvre est toujours un blasphème
Je no dis votre nom que pour me protéger
Je ne dis votre nom que pour dire que j'aime
Sous mes cheveux neiges

Je me souviens
Je regardais innocemment par la fenêtre

En ce temps-là n'étais-je pas libre de donner mon cœur à ce passant

Il l'a pris sans rien me demander laissant

Dans ma poitrine ce grand vide

Non je ne maudirai pas le soir de sa venue

Je ne maudirai pas sa lèvre
Ni ses bras

Ô mon
Dieu vous qui savez tout savez-vous bien

Ses bras sa force et son étreinte

Vous a-t-il tenu contre son ventre ô mon
Dieu dans ses jambes dures

L'homme l'homme pour la première fois tout au long de vous

Son souffle a-t-il fait plus légers vos cheveux

Ne détournez pas de moi ce regard irrité de mes paroles

Le trouble de ma chair en rien n'est différent de cet élan vers les cieux

Le cantique est le même et l'encens qu'on respire

Et l'approche de l'Homme et votre approche à
Vous

Et ses yeux les avez-vous jamais vus mon
Dieu qui

s'allument
Doucement
Qui se posent sur vous comme une valse de

lueurs
Alors en vain vous lui parlez en vain vous faites des

phrases
Il se tait comme il se tait avec ces yeux-là
Et plus profondément il se tait dans les buissons de sa

malice
Plus vous parlez plus vous parlez pour conjurer cela qui

va venu-Plus vous parlez comme une fleur s'effeuille

Plus vous parlez comme le rempart inutile d'une main qui supplie
Plus vous parlez ah plus vous
Et lui l'œil
L'œil parfait l'œil peint comme aux dents le rire
Le poids de l'œil sur vous mon
Dieu le poids de l'œil

Parfois même aujourd'hui dans cette chambre il entre
Et me prend par la main

Je suis une ceinture à jamais dénouée

Il fait de moi tout ce qu'il veut

Il m'abandonne

Je l'entends longuement marcher dans le jardin

Il a des pas de primevères

Et ses épaules sont le parfum de la nuit

Jusqu'au matin qui tarde à la tempe des vitres

C'est son haleine son haleine que je vois

Il arrive mon
Dieu qu'à vous je le préfère
Pardonnez-moi cela

Comme il sait dans ses doigts courber briser les branches
Et l'arbre qu'il meurtrit à ses doigts n'en veut pas
Son pied qui la foule est une confidence à la terre
Pourquoi faut-il qu'il y ait une porte à l'enclos
Là-bas la tentation des sentes
Des vallons pour sa course ailleurs et son sommeil
Temps heureux je n'étais jalouse que des saules

Et comme il vint un soir un soir il est parti

Combien cela fait-il de jours que je l'attends
Combien d'hivers et de printemps cela fait-il
Qui peut compter sur les doigts de l'âme une éternité

d'absence
Et ce que jo n'ai pas eu de lui comme un vent dispersé
Je demeure dans ma vie avec devant moi ce bonheur

renversé
U me semble parfois pourtant le voir et qu'il me touche
Il me semble et je sens quelque chose de pâle sur ma

bouche
Une ombre dans mon ombre un écho dans ma voix
Ne t'en va pas méchant ne t'en va pas fantôme
Mon cœur après vingt ans et plus est toujours une porte

qui bat
Sur ton départ
J'ai beau dire de la fermer aux servantef
Les rideaux frémissent encore où tu les as froissés
Je n'ai jamais jeté ces roses qui périrent
Dans le fauteuil élimé par d'autres c'est toujours
Toi qui t'assieds

C'est toi seul qui baisses les lampes

J'ai vieilli moi dans les miroirs

Mais toi toi qu'ils n'ont point noyé dans leurs eaux noires

Invisiblement tu demeures le même

Jeune homme blond front pur ô corps doré

Et je n'écoute pas ceux qui me consolent à dire

Combien les saisons t'ont changé

Tu es toujours cette nappe avec orgueil qu'on met sur la table

Mon ami beau comme la mémoire et comme elle sans un pli

Ah viens que je t'arrache encore à tes habits adverses

Impatiemment nu pour toujours devant moi

Couleur de sable odeur de pêche Ô par mégarde de retour
Amant d'un geste amant d'un jour
Dans l'ombre au loin bat le bruit lourd
Du balancier qui se dépêche

Laisse en moi durer le gémir
Que je me grise et je mo grise
Laisse en moi mourir la surprise Écoute mon cœur qui se brise
Prends un peu le temps de dormir
Ne t'en va pas

III

Il pleut
La pluie italienne de septembre

N'est ni jaune ni bleue il pleut sans éclipse il pleut plein les épaules pliées

Il pleut
Ni perles ni paroles ni paraphes d'épées

Ni poussières ni claques ni paniques d'eau

Ni passages de pétrels pétrole d'air

Désespoir de nuées

Il pleut tout simplement il pleut sans un pli sans une plaie

Sans gifles aux palais plaquant
Sans plomb de grêle

Sans trombes de sel sur les places

D pleut sans plus

Avec une persévérance égale et jamais lasse

Et la paupière pâle et pauvre du ciel ne se relève nulle part sur ses pleurs

Perpétuels on ne voit plus l'œil pur de l'été sur la vie

On ne voit plus rien que la pluie

Une pluie éparse ou épaisse

Sur le piano plat des toits de par ici

Un plasma tournoyant au platine des platanes

Un plâtrage d'air une polarisation de poudre une précipitation

De neigo ou de plume un instant par l'espace perdue
Une possession parallèle une obstination pathétique
Il pleut pleut pleut sur la pensée il pleut

Quand on te connaît mieux pays de salpêtre et de pourriture
Pays pénétré de vents implacables
Empli de parfums spectraux et de plaintes soufflées
Pays qui dépéris comme la paille et sécrètes
Une puanteur d'ombre moisie à tes portes béantes 0 cruelle putain déjà cadavre et toujours reine
Quand on en vient
Italie à te haïr de tant t'aimer
Quand on a reconnu dans tes yeux l'abîme des aveugles
Dans tes paumes le prix cynique du plaisir
Dans tes ruisseaux le bran
Quand on sait enfin qu'à ton seuil
Il n'y a place que pour la cendre et la boue
Et que ton chant n'est que misère et tromperie
Alors on se soulève comme on peut des poignets sur ton corps de pierre
Epave (qui se traîne à peine à tes pavés
On approche son front des fenêtres obscures
On regarde au-dedans l'extinction des lampes
On regarde au-dehors la longue peur des murs
On écoute les pas lointains les voix plagales
On voit qu'il pleut qu'il pleut qu'il pleut

Nulle part je n'ai senti la présence de la mort ses parages proches

Comme à
Milan tout entière pareille au lendemain d'un lupanar

Ce
Campo-Santo déchirant sans parler ses suaires de marbre

Et nulle part comme à
Milan je n'ai touché du doigt le sépulcre

Je n'ai par lambeaux senti de moi ma peau partir épouse pervertie

Nulle part je n'ai si profondément compris la décomposition de la chair

Le froid qui s'empare de l'homme et le fait la proie affreuse du fer

D'un crocheteur distrait paresseux et pressé

Nulle part comme à
Milan quand il pleut

Quand il pleut

Et
Marceline a renoncé par force à voir
Rome et
Naples

Il n'y aura pas de sacre au
Dôme
On ne fera pas un
Roi de l'empereur

L'imprésario n'a plus d'argent il n'y aura pas de tournée

On ne peut même pas partir
II faut rester dans cette pluie

Oubliant peu à peu tout ce qui n'est pas la pitié des vêtements et du ventre

Oubliant la peinture et la
Romance du
Saule à la
Scala

Oubliant le sommeil et le soleil des rêves

Oubliant jusqu'au cri terrible de l'amour

Parce qu'il pleut
Marceline parce qu'il

Pleut

Et qu'il faut compter les mailles de la pluie
Assise sur une malle attendre et coudre entendre
Sourdre dans les tiens ce désespoir à demeurer
Là quand il pleut

Attendre et coudre coudre coudre quand il pleut
Quand il pleut et que la pluie chante
Sur les toits un air d'opéra
Ma mère avait une servante
Qui s'appelait
Barbara



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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