Parenthèse 56, Louis Aragon
Poèmes

Parenthèse 56

par Louis Aragon

Louis Aragon

Si je cessais de vous raconter cette ancienne histoire éteinte
Si j'avouais tout simplement ce que pour moi fut aujourd'hui
Si ce qui ne pourra jamais passer ma bouche avec mes plaintes
Allait un moment vous ouvrir le panorama de ma nuit
Parfois j'ai le regret de la guerre avec son parfum d'absinthe

La guerre c'est la guerre allez qu'on la nomme ou non de ce nom
La guerre mais la vie a-t-elle été rien d'autre que la guerre
Tuer moins qu'à la guerre est-il la règle en cette vie ou non
Habituelle violence et pour finir un trou grégaire
Dites voir quel fossoyeur vous plaît mieux de l'homme ou du canon

Laissez-moi
Je voudrais tant arriver au bout de ce poème
Je suis comme un cheval qu'on chasse avec le fouet hors du chemin

Je tords mes pieds dans les cailloux je trébuche à tous les problèmes

Je m'embourbe aux tâches du jour désespérant du lendemain
Et le pis est qu'à tous les pas je heurte contre ce que j'aime

Laissez-moi
Je sais bien que ce n'est pas tellement important
Un poème de plus ou de moins et qu'ici le chant s'arrête

Ou là puisqu'un jour ou l'autre il faudra qu'il s'arrête pourtant
Chacun me tire par la manche exige un instant et me traite
Comme un qui manque à ses devoirs lorsqu'il lui refuse son temps

Laissez-moi
Pourquoi me jetez-vous l'un après l'autre la pierre
Pourquoi faut-il toujours discuter tout remettre en question
Est-ce que je ne connaîtrai la paix que dans le cimetière
Est-ce que vous me poursuivrez jusqu'à ce dernier bastion
Est-ce que seul je n'ai pas le droit de m'asseoir dans ma poussière

D'écouter mon cœur de laisser ma tête aller aux rêveries
Est-ce que seul je n'ai pas le droit d'avoir en moi ma douleur
D'être distrait à cause d'elle au milieu du monde proscrit
Est-ce que seul il m'est interdit d'oublier la date et l'heure
Et de laisser chanter en moi ce vieil orgue de
Barbarie

Mais tout à coup qu'est-ce que c'est qu'est-ce que c'est que cette peine

Et le temps ensemble a figé les deux aiguilles de midi
Qu'est-ce que c'est qu'est-ce que c'est que cette halte surhumaine
Allez va-z-y la mécanique allez va-z-y la mélodie

Allez
Reprends en main ton cœur ton chant tu es vieux le temps passe

Au-dehors il faisait un froid exceptionnel ces jours-ci
Tout a gémi sous le poids de la neige et l'haleine des glaces
Et peut-être qu'en toi comme aux lauriers les feuilles ont noirci
Ne compte pas trop sur l'été qui vient

Reprends ton âme lasse

Reprends sans discuter ta strophe
Avance

Avance je te dis
Allez va-z-y la mélodie allez va-z-y la mécanique
Le drame des
Guatemala comme ta propre tragédie
Entre à tout bout de champ dans ton poème y semant la panique
Allez va-z-y la mécanique allez va-z-y la mélodie

Écoute c'est un air très ancien
Comme un battement de porte
Au loin comme un bruit de robe sur le balcon comme un écho
Dans la campagne
Au fond de toi le souffle dur de ton aorte
Laisse les jeunes gens hausser l'épaule et rire aux vers égaux
Et même à coups de canne disperser au vent tes feuilles mortes

Qu'importe
II te faudra chanter jusqu'au bout dans le ciel glacé
Laisse les enfants discuter sérieusement de ces choses

Ton vers tu l'as ramassé jadis comme un animal blessé

Laisse-les ouvrir le ventre à leurs jouets saccager les roses

Je me souviens je me souviens de comment tout ça s'est passé



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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