Le Juge Arbitre, L'hospitalier et le Solitaire, Jules Laforgue
Poèmes

Le Juge Arbitre, L'hospitalier et le Solitaire

par Jules Laforgue

Trois
Saints, également jaloux de leur salut,

Portés d'un même esprit, tendoient à même but.

Ils s'y prirent tous trois par des routes diverses :

Tous chemins vont à
Rome; ainsi nos concurrents

Crurent pouvoir choisir des sentiers différents.

L'un, touché des soucis, des longueurs, des traverses

Qu'en apanage on voit aux procès attachés,

S'offrit de les juger sans récompense aucune,

Peu soigneux d'établir ici-bas sa fortune.

Depuis qu'il est des lois, l'homme, pour ses péchés.

Se condamne à plaider la moitié de sa vie :

La moitié? les trois quarts, et bien souvent le tout.

Le conciliateur crut qu'il viendroit à bout

De guérir cette folle et détestable envie.

Le second de nos
Saints choisit les hôpitaux.

Je le loue; et le soin de soulager ces maux

Est une charité que je préfère aux autres.

Les malades d'alors, étant tels que les nôtres,

Donnoient de l'exercice au pauvre
Hospitalier;

Chagrins, impatients, et se plaignant sans cesse :

«
Il a pour tels et tels un soin particulier,

Ce sont ses amis; il nous laisse. »
Ces plaintes n'étoient rien au prix de l'embarras
Où se trouva réduit l'appointeur de débats :
Aucun n'étoit content; la sentence arbitrale

A nul des deux ne convenoit :

Jamais le
Juge ne tenoit

A leur gré la balance égale.
De semblables discours rebutoient l'appointeur :
Il court aux hôpitaux, va voir leur directeur :
Tous deux ne recueillant que plainte et que murmure,
Affligés, et contraints de quitter ces emplois.
Vont confier leur peine au silence des bois.
Là, sous d'âpres rochers, près d'une source pure.
Lieu respecté des vents, ignoré du soleil,
Ils trouvent l'autre
Saint, lui demandent conseil. «
Il faut, dit leur ami, le prendre de soi-même.

Qui mieux que vous sait vos besoins?
Apprendre à se connoître est le premier des soins
Qu'impose à tous mortels la
Majesté suprême.
Vous êtes-vous connus dans le monde habité?
L'on ne le peut qu'aux lieux pleins de tranquillité :
Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.

Troublez l'eau : vous y voyez-vous?
Agitez celle-ci. —
Comment nous verrions-nous?

La vase est un épais nuage
Qu'aux effets du cristal nous venons d'opposer. —
Mes frères, dit le
Saint, laissez-la reposer,

Vous verrez alors votre image.
Pour vous mieux contempler demeurez au désert. »

Ainsi parla le
Solitaire.
Il fut cru; l'on suivit ce conseil salutaire.

Ce n'est pas qu'un emploi ne doive être souffert.
Puisqu'on plaide, et qu'on meurt, et qu'on devient mail faut des médecins, il faut des avocats. llade,
Ces secours, grâce à
Dieu, ne nous manqueront pas :
Les honneurs et le gain, tout me le persuade.
Cependant on s'oublie en ces communs besoins.
O vous dont le public emporte tous les soins.
Magistrats, princes et ministres.

Vous que doivent troubler mille accidents sinistres,
Que le malheur abat, que le bonheur corrompt,
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.
Si quelque bon moment à ces pensers vous donne,
Quelque flatteur vous interrompt.

Cette leçon sera la fin de ces ouvrages :
Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir!
Je la présente aux rois, je la propose aux sages :
Par où saurois-je mieux finir?



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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