Poèmes

Complainte de Robert le Diable

par Louis Aragon

Louis Aragon

Tu portais dans ta voix comme un chant de
Nerval
Quand tu parlais du sang jeune homme singulier
Scandant la cruauté de tes vers réguliers
Le rire des bouchers t'escortait dans les
Halles

Parmi les diables chargés de chair tu noyais
Je ne sais quels chagrins
Ou bien quels blue devils
Tu traînais au bar derrière l'Hôtel-de-Ville
Dans les ombres koscher d'un
Quatorze-Juillet

Tu avais en ces jours ces accents de gageure
Que j'entends retentir à travers les années
Poète de vingt ans d'avance assassiné
Et que vengeaient déjà le blasphème et l'injure

Tu parcourais la vie avec des yeux royaux
Quand je t'ai rencontré revenant du
Maroc
C'était un temps maudit peuplé de gens baroques
Qui jouaient dans la brume à des jeux déloyaux

Debout sous un porche avec un cornet de frites
Te voilà par mauvais temps près de
Saint-Merry
Dévisageant le monde avec effronterie
De ton regard pareil à celui d'Amphitrite

Énorme et palpitant d'une pâle buée
Et le sol à ton pied comme au sein nu l'écume
Se couvre de mégots de crachats de légumes
Dans les pas de la pluie et des prostituées

Et c'est encore toi sans fin qui te promènes
Berger des longs désirs et des songes brisés
Sous les arbres obscurs dans les
Champs-Elysées
Jusqu'à l'épuisement de la nuit ton domaine

Tu te hâtes plus tard le long des quais
Robert
Quand
Paris se défarde et peu à peu s'éteint
Au geste machinal que fait dans le matin
L'homme bleu qui s'en va mouchant les réverbères

Ô la
Gare de l'Est et le premier croissant
Le café noir qu'on prend près du percolateur
Les journaux frais
Les boulevards pleins de senteurs
Les bouches'de métro qui captent les passants

La ville un peu partout garde de ton passage
Une ombre de couleur à ses frontons salis
Et quand le jour se lève au
Sacré-Cœur pâli
Quand sur le
Panthéon comme un équarissage

Le crépuscule met ses lambeaux écorchés

Quand le vent hurle aux loups dessous le
Pont-au-Change

Quand le soleil au
Bois roule avec les oranges

Quand la lune s'assied de clocher en clocher

Je pense à toi
Desnos qui partis de
Compiègne
Comme un soir en dormant tu nous en fis récit
Accomplir jusqu'au bout ta propre prophétie
Là-bas où le destin de notre siècle saigne

Je pense à toi
Desnos et je revois tes yeux
Qu'explique seulement l'avenir qu'ils reflètent
Sans cela d'où pourrait leur venir ô poète
Ce bleu qu'ils ont en eux et qui dément les cieux


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