À ce qui N'en Finit Pas, Michel Deguy
Poèmes

À ce qui N'en Finit Pas

par Michel Deguy

(extrait)

C'est la première fois que je te quitte sans que tu sois là. Je n'entendrai plus ta voix cicatrisée depuis tant d'années, couvrant mal sa blessure d'il y a beaucoup plus
d'années, la voix quand je téléphonais de loin et que pour toi c'était fini pour toujours pour quelques jours, qui disait l'injustice et l'abandon contre toute vraisemblance
puisque peu de jours après le cours de l'autre injustice, la quotidienne, reprenait, ta voix sans raisons, et tu avais raison tant d'années à l'avance puis-qu'à la fin tu
serais abandonnée, tu auras été abandonnée, tu le savais, ta voix asphyxiée par l'absence et l'insensée distance, et la normale, la raisonnable la nécessaire
et l'insensée séparation, ton être asséché par la soudaine, évidente, foudroyante fatalité, le manque d'être, le défaut de ce qui avait
été promis, le manque à être ensemble, le cruel défaut infligé, l'inflexion victi-maire, ton être infecté de preuves

et à la place de l'unisson la réciproque, l'instantanée, la brutale blessure au téléphone, comme dans un assaut de bretteurs vulnérables, touchés,
touchés en même temps par la pointe émoussée de l'autre pour la millième fois « ô fureur des cœurs mûrs par l'amour ulcérés »

c'est la première fois que je te quitte sans que tu sois là pour souffrir, et au lieu d'en recevoir au moins un allégement de peine, de ne plus au moins te faire souffrir, c'est
mon abandon, celui que je désirais, citant l'amour taciturne et toujours menacé, qui tord l'éponge du ventre et me change en pleureur, comme si le voyage aggravé tant
d'années par ces mauvaises conditions, cette contagion de torts réciproques, y avait trouvé son régime de mélancolie, sa tonalité d'échec inévitable, de
quoi se nourrir et céder sans regrets à son interruption. Je me réveille sur la lagune équatoriale, bieji avant leur aube, comme d'habitude, et c'est pour l'anniversaire et
son alarme, il y a un mois mourait ma femme, je ne peux dire tu mourais, d'un tu affolant, sans destinataire, et je dis bien «mourait», non pas dépérissait ou lisait ou
voyageait ou dormait ou riait, mais « mourait», comme si c'était un verbe, comme s'il y avait un sujet à ce verbe parmi d'autres.



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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