Poèmes

Ronsard, Chanson Extraite de la Nouvelle Continuation des Amours

par Etienne Jodelle

Amour

Quand j'étais libre, ains que l'amour cruelle
Ne fut éprise encor en ma moelle,

Je vivais bien heureux
De toutes parts, cent mille jeunes filles
Se travaillaient par leurs flammes gentilles

A me rendre amoureux.

Mais tout ainsi qu'un beau poulain farouche,
Qui n'a mâché le frein dedans la bouche,

Va seulet, écarté,
N'ayant souci sinon d'un pied superbe
A mille bonds fouler les fleurs et l'herbe,

Vivant en liberté,

Ores il court le long d'un beau rivage,
Ores il erre au fond d'un bois sauvage,

Ou sur quelque mont haut,
De toutes parts les poutres hennissantes
Lui font l'amour, pour néant blandissantes

A lui qui ne s'en chaut.

Ainsi j'allais dédaignant les pucelles
Qu'on estimait en beauté les plus belles,

Sans répondre à leur veuil ;
Lors je vivais amoureux de moi-même,
Content et gai, sans porter couleur blême

Ni les larmes à l'œil.

J'avais écrite au plus haut de la face,
Avec l'honneur, une agréable audace

Pleine d'un franc désir ;
Avec le pied marchait ma fantaisie
De çà, de là, sans peur ni jalousie,

Vivant de mon plaisir.

Mais aussitôt que, par mauvais désastre,
Je vis ton sein blanchissant comme albâtre,

Et tes yeux, deux soleils,
Tes beaux cheveux épanchés par ondées,
Et les beaux lys de tes lèvres bordées

De cent œillets vermeils,

Incontinent j'appris que c'est service.
La liberté, de ma vie nourrice,

S'échappa loin de moi ;
Dedans tes rets ma première franchise,
Pour obéir à ton bel œil, fut prise,

Esclave dessous toi.

Et lors tu mis mes deux mains à la chaîne,
Mon col au cep et mon cœur à la gêne,

Tu mis après en signe de conquête,

Comme vainqueur tes deux pieds sur ma tête,

Et du front m'a ôté
L'honneur, la honte et l'audace première,
Accouardant mon âme prisonnière,

Serve à ta volonté,

Vengeant d'un coup mille fautes commises,
Et les beautés qu'à grand tort j'avais mises

Paravant à mépris,
Qui me priaient en lieu que je te prie ;
Mais d'autant plus que merci je te crie,

Tu es sourde à mes cris

Et ne réponds non plus que la fontaine
Qui de
Narcis' mira la forme vaine,

Vengeant dessus son bord
Mille beautés des
Nymphes amoureuses
Que cet enfant, par mines dédaigneuses,

Avait mises à mon.

N'ayant de moi pitié,
Non plus, hélas ! qu'un outrageux corsaire,
O fier destin, aie pitié d'un forçaire

A la chaîne lié.



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

Lettre d'Informations

Abonnez-vous à notre lettre d'information mensuelle pour être tenu au courant de l'actualité de Poemes.co chaque début de mois.

Nous Suivre sur

Retour au Top