Poèmes

Paris

par Alfred de Vigny

Alfred de Vigny


Prends ma main,
Voyageur, et montons sur la tour. —
Regarde tout en bas, et regarde à l'entour.
Regarde jusqu'au bout de l'horizon, regarde
Du nord au sud.
Partout où ton œil se hasarde,
Qu'il s'attache avec feu, comme l'œil du serpent
Qui pompe du regard ce qu'il suit en rampant,
Tourne sur le donjon qu'un parapet prolonge,
D'où la vue à loisir sur tous les points se plonge
Et règne, du zénith, sur un monde mouvant,
Comme l'éclair, l'oiseau, le nuage et le vent.
Que vois-tu dans la nuit, à nos pieds, dans l'espace,
Et partout où mon doigt tourne, passe et repasse ?

— «
Je vois un cercle noir, si large et si profond «
Que je n'en aperçois ni le bout ni le fond. «
Des collines, au loin, me semblent sa ceinture, «
Et pourtant je ne vois nulle part la nature, «
Mais partout la main d'homme et l'angle que sa main «
Impose à la matière en tout travail humain. «
Je vois ces angles noirs et luisants qui, dans l'ombre, «
L'un sur l'autre entassés, sans ordre ni sans nombre «
Coupent des murs blanchis pareils à des tombeaux. " —
Je vois fumer, brûler, éclater des flambeaux, «
Brillant sur cet abîme où l'air pénètre à peine, «
Comme des diamants incrustés dans l'ébène. « —
Un fleuve y dort sans bruit, replié dans son cours, «
Comme, dans un buisson, la couleuvre aux cent tours. «
Des ombres de palais, de dômes et d'aiguilles, «
De tours et de donjons, de clochers, de bastilles,

«
De châteaux forts, de kiosks et d'aigus minarets;

«
Des formes de remparts, de jardins, de forêts, «
De spirales, d'arceaux, de parcs, de colonnades, «
D'obélisques, de ponts, de portes et d'arcades, «
Tout fourmille et grandit, se cramponne en montant, «
Se courbe, se replie, ou se creuse ou s'étend. « —
Dans un brouillard de feu je crois voir ce grand rêve. «
La tour où nous voilà dans le cercle s'élève. «
En le traçant jadis, c'est ici, n'est-ce-pas, «
Que
Dieu même a posé le centre du compas ? «
Le vertige m'enivre, et sur mes yeux il pèse.

«
Vois-je une
Roue ardente, ou bien une
Fournaise ? »


Oui, c'est bien une
Roue; et c'est la main de
Dieu
Qui tient et fait mouvoir son invisible essieu.
Vers le but inconnu sans cesse elle s'avance.
On la nomme
Paris, le pivot de la
France.
Quand la vivante
Roue hésite dans ses tours,
Tout hésite et s'étonne, et recule en son cours.
Les rayons effrayés disent au cercle :
Arrête.
Il le dit à son tour aux cercles dont la crête
S'enchâsse dans la sienne et tourne sous sa loi.

L'un le redit à l'autre; et l'impassible roi,
Paris, l'axe immortel,
Paris, l'axe du monde,

Puise ses mouvements dans sa vigueur profonde,
Les communique à tous, les imprime à chacun,
Les. impose de force, et n'en reçoit aucun.
Il se meut : tout s'ébranle, et tournoie et circule;
Le cœur du ressort bat, et pousse la bascule;
L'aiguille tremble et court à grands pas; le levier
Monte et baisse en sa ligne, et n'ose dévier.
Tous marchent leur chemin, et chacun d'eux écoute

Le pas régulateur qui leur creuse la route.
Il leur faut écouter et suivre; il le faut bien :
Car lorsqu'il arriva, dans un temps plus ancien,
Qu'un rouage isola son mouvement diurne,
Dans le bruit du travail demeura taciturne,
Et brisa, par orgueil, sa chaîne et son ressort,
Comme un bras que l'on coupe, il fut frappé de mort.
Car
Paris l'éternel de leurs efforts se joue,
Et le moyeu divin tournerait sans la
Roue;
Quand même tout voudrait revenir sur ses pas,

Seul il irait; lui seul ne s'arrêterait pas,

Et tu verrais la force et l'union ravie
Aux rayons qui partaient de son centre de vie. —
C'est donc bien,
Voyageur, une
Roue en effet.
Le vertige parfois est prophétique. —
Il fait
Qu'une fournaise ardente éblouit ta paupière ?
C'est la
Fournaise aussi que tu vois. —
Sa lumière
Teint de rouge les bords du ciel noir et profond;
C'est un feu sous un dôme obscur, large et sans fond;
Là, dans les nuits d'hiver et d'été, quand les heures
Font du bruit en sonnant sur le toit des demeures,
Parce que l'homme y dort; là veillent des
Esprits,
Grands ouvriers d'une œuvre et sans nom et sans prix.
La nuit leur lampe brûle, et le jour elle fume;
Le jour elle a fumé, le soir elle s'allume,
Et toujours et sans cesse alimente les feux
De la
Fournaise d'or que nous voyons tous deux,
Et qui, se reflétant sur la sainte coupole,
Est du
Globe endormi la céleste auréole.
Chacun d'eux courbe un front pâle, il prie, il écrit,
II désespère, il pleure; il espère, il sourit;
Il arrache son sein et ses cheveux, s'enfonce
Dans l'énigme sans fin dont
Dieu sait la réponse,
Et dont l'humanité, demandant son décret,
Tous les mille ans rejette et cherche le secret.
Chacun d'eux pousse un cri d'amour vers une idée.
L'un ' soutient, en pleurant, la croix dépossédée,
S'assied près du sépulcre et seul, comme un banni,
Il se frappe en disant :
Lamma
Sabacthani.
Dans son sang, dans ses pleurs, il baigne, il noie, il

[plonge

La couronne d'épine et la lance et l'éponge,
Baise le corps du
Christ, le soulève et lui dit : «
Reparais,
Roi des
Juifs, ainsi qu'il est prédit;
Viens, ressuscite encore aux yeux du seul apôtre.
L'Eglise meurt : renais dans sa cendre et la nôtre,
Règne, et sur les débris des schismes expiés,
Renverse tes gardiens des lueurs de tes pieds. » —
Rien.
Le corps du
Dieu ploie aux mains du dernier

[homme,
Prêtre pauvre et puissant pour
Rome et malgré
Rome.
Le cadavre adoré de ses clous immortels
Ne laisse plus tomber le sang pour ses autels.


Rien.
Il n'ouvrira pas son oreille endormie
Aux lamentations du nouveau
Jérémie,

Et le laissera seul, mais d'une habile main,
Retremper la tiare en l'alliage humain.


Liberté! crie un autre ', et soudain la tristesse
Comme un taureau le tue aux pieds de sa déesse,
Parce qu'ayant en vain quarante ans combattu,

Il ne peut rien construire où tout est abattu.
N'importe !
Autour de lui des travailleurs sans nombre,

Aveugles inquiets, cherchent à travers l'ombre
Je ne sais quels chemins qu'ils ne connaissent pas,
Réglant et mesurant, sans règle et sans compas,
L'un sur l'autre semant des arbres sans racines,
Et mettant, au hasard, l'ordre dans les ruines.
Et comme il est écrit que chacun porte en soi
Le mal qui le tuera, regarde en bas, et voi.
Derrière eux s'est groupée une famille forte
Qui les ronge et du pied pile leur œuvre morte,
Ecrase les débris qu'a faits la
Liberté,

Y roule le niveau qu'on nomme
Egalité

Et veut les mettre en cendre, afin que pour sa tête

L'homme n'ait d'autre abri que celui qu'elle apprête :

Et c'estjun
Temple.
Un
Temple immense, universel,

Où l'homme n'offrira ni l'encens, ni le sel,

Ni le sang, ni le pain, ni le vin, ni l'hostie;

Mais son temps et sa vie en œuvre convertie,

Mais son amour de tous, son abnégation

De lui, de l'héritage et de la nation;

Seul, sans père et sans fils, soumis à la parole,

L'union est son but et le travail son rôle,
Et, selon celui-là, qui parle après
Jésus,
Tous seront appelés et tous seront élusT^j


Ainsi tout est osé!
Tu vois, pas de statue
D'homme, de roi, de
Dieu, qui ne soit abattue,
Mutilée à la pierre et rayée au couteau,
Démembrée à la hache et broyée au marteau!

Or ou plomb, tout métal est plongé dans la braise
Et jeté pour refondre en l'ardente fournaise.
Tout brûle, craque, fume et coule; tout cela
Se tord, s'unit, se fend, tombe là, sort de là;
Cela siffle et murmure ou gémit; cela crie,
Cela chante, cela sonne, se parle et prie;

Cela reluit, cela flambe et glisse dans l'air,
Eclate en pluie ardente ou serpente en éclair. Œuvre, ouvriers, tout brûle; au feu tout se féconde :
Salamandres partout! —
Enfer!
Eden du monde! /
Paris! principe et fin!
Paris!ombre et flambeau!/' —
Je ne sais si c'est mal, tout cela; mais c'est beau!
Mais c'est grand ! mais on sent jusqu'au fond de son âme
Qu'un monde tout nouveau se forge à cette flamme;
Ou soleil, ou comète, on sent bien qu'il sera;
Qu'il brûle ou qu'il éclaire, on sent qu'il tournera,
Qu'il surgira brillant à travers la fumée,
Qu'il vêtira pour tous quelque forme animée,
Symbolique, imprévue et pure, on ne sait quoi,
Qui sera pour chacun le signe d'une foi,
Couvrira, devant
Dieu, la terre comme un voile.
Ou de son avenir sera comme l'étoile,
Et, dans des flots d'amour et d'union, enfin
Guidera la famille humaine vers sa fin;

Mais que peut-être aussi, brûlant, pareil au glaive
Dont'le feu dessécha les pleurs dans les yeux d'Eve,
Il ira labourant le globe comme un champ,
Et semant la douleur du levant au couchant;
Rasant l'œuvre de l'homme et des temps comme l'herbe
Dont un vaste incendie emporte chaque gerbe,
En laissant le désert, qui suit son large cours,
Comme un géant vainqueur, s'étendre pour toujours.
Peut-être que, partout où se verra sa flamme,
Dans tout corps s'éteindra le cœur, dans tout cœur l'âme,
Que rois et nations, se jetant à genoux,
Aux rochers ébranlés crieront : «
Ecrasez-nous ! «
Car voilà que
Paris encore nous envoie «
Une perdition qui brise notre voie ! » —
Que fais-tu donc,
Paris, dans ton ardent foyer ?
Que jetteras-tu donc dans ton moule d'acier ?
Ton ouvrage est sans forme, et se pétrit encore
Sous la main ouvrière et le marteau sonore; s'étend, se resserre, et s'engloutit souvent
Dans le jeu des ressorts et du travail savant,
Et voilà que déjà l'impatient esclave
Se meut dans la
Fournaise, et, sous les flots de lave,
Il nous montre une tête énorme, et des regards
Portant l'ombre et le jour dans leurs rayons hagards.

Je cessai de parler, car, dans le grand silence,
Le sourd mugissement du centre de la
France
Monta jusqu'à la
Tour où nous étions placés,
Apporté par le vent des nuages glacés. —
Comme l'illusion de la raison se joue !
Je crus sentir mes pieds tourner avec la roue,
Et le feu du brasier qui montait vers les deux
M'éblouit tellement que je fermai les yeux.

— «
Ah! dit le
Voyageur, la hauteur où nous sommes

«
De corps et d'âme est trop pour la force des hommes !

«
La tête a ses faux pas comme le pied les siens ;

«
Vous m'avez soutenu, c'est moi qui vous soutiens,

«
Et je chancelle encor, n'osant plus sur la terre

»
Contempler votre ville et son double mystère.

Mais je crains bien pour elle et pour vous, car voilà

- «
Quelque chose de noir, de lourd, de vaste, là, «
Au plus haut point du ciel, où ne sauraient atteindre «
Les feux dont l'horizon ne cesse de se teindre; «
Et je crois entrevoir ce rocher ténébreux «
Qu'annoncèrent jadis les prophètes hébreux. «
Lorsqu'une meule énorme, ont-ils dit... —
Il me semble «
La voir. — ... apparaîtra sur la cité... —
Je tremble «
Que ce ne soit
Paris. — ... dont les enfants auront «
Effacé
Jésus-Christ du cœur comme du front... —
Vous l'avez fait. — ... alors que la ville enivrée

> «
D'elle-même, aux plaisirs du sang sera livrée... — «
Qu'en pensez-vous ? — ... alors l'Ange la rayera «
Du monde, et le rocher du ciel l'écrasera. »

Je souris tristement : —
Il se peut bien, lui dis-je,
Que cela nous arrive avec ou sans prodige;
Le ciel est noir sur nous; mais il faudrait alors
Qu'ailleurs pour l'avenir il fût d'autres trésors,
Et je n'en connais pas.
Si la force divine
Est en ceux dont l'esprit sent, prévoit et devine,
Elle est ici. —
Le
Ciel la révère. —
Et sur nous
L'ange exterminateur frapperait à genoux,
Et sa main, à la fois flamboyante et timide,
Tremblerait de commettre un second déicide.

Mais abaissons nos yeux, et n'allons pas chercher
Si ce que nous voyons est nuage ou rocher.
Descendons, et quittons cette imposante cime
D'où l'esprit voit un rêve et le corps un abîme.


Je ne sais d'assurés, dans le chaos du sort,

Que deux points seulement, la souffrance et la mort.
Tous les hommes y vont avec toutes les villes.

Mais les cendres, je crois, ne sont jamais stériles.
Si celles de
Paris un jour sur ton chemin
Se trouvent, pèse-les, et prends-nous dans ta main,
Et, voyant à la place une rase campagne,
Dis :
Le volcan a fait éclater sa montagne!
Pense au triple labeur que je t'ai révélé,
Et songe qu'au-dessus de ceux dont j'ai parlé
Il en fut de meilleurs et de plus purs encore,
Rares parmi tous ceux dont leur temps se décore,
Que la foule admirait et blâmait à moitié,

Des hommes pleins d'amour, de doute et de pitié,
Qui disaient :
Je ne sais, des choses de la vie,
Dont le pouvoir ou l'or ne fut jamais l'envie,
Et qui, par dévoûment, sans détourner les yeux,
Burent jusqu'à la lie un calice odieux.


Ensuite,
Voyageur, tu quitteras l'enceinte,
Tu jetteras au vent cette poussière éteinte,
Puis, levant seul ta voix dans le désert sans bruit,
Tu crieras :
Pour longtemps le monde est dans la nuit!.



Poème publié et mis à jour le: 12 juillet 2017

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