Poèmes

Mon Ami - Prose

par Gérard de Nerval

Gérard de Nerval

Et puis, qu'est-ce que cela prouve? » — comme disait
Denis
Diderot.

Cela prouve que l'ami dont j'ai fait la rencontre est un de ces badauds enracinés que
Dickens appellerait cockneys, produits assez communs de notre civilisation et de la capitale.
Vous l'aurez aperçu vingt fois, vous êtes son ami, et il ne vous reconnaît pas.
Il marche dans un rêve comme les dieux de l'Iliade marchaient parfois dans un nuage, seulement, c'est le contraire : vous le voyez, et il ne vous voit pas.

Il s'arrêtera une heure à la porte d'un marchand d'oiseaux, cherchant à comprendre leur langage d'après le dictionnaire phonétique laissé par
Dupont de
Nemours, qui a déterminé quinze cents mots dans la langue seule du rossignol.

Pas un cercle entourant quelque chanteur ou quelque marchand de cirage, pas une rixe, pas une bataille de chiens, où il n'arrête sa contemplation distraite.
L'escamoteur lui emprunte toujours son mouchoir, qu'il a quelquefois, ou la pièce de cent sols, qu'il n'a pas toujours.

L'abordez-vous? le voilà charmé d'obtenir un auditeur à son bavardage, à ses systèmes, à ses interminables dissertations, à ses récits de l'autre
monde.
Il vous parlera de omni re scibili et quibusdam aliis, pendant quatre heures, avec des poumons qui prennent de la force en s'échauffant, et ne s'arrêtera qu'en s'apercevant que les
passants font cercle, ou que les garçons du café font leurs lits.
Il attend encore qu'ils éteignent le gaz.
Alors, il faut bien partir; laissez-le s'enivrer du triomphe qu'il vient d'obtenir, car il a toutes les ressources de la dialectique et, avec lui, vous n'aurez jamais le dernier mot sur quoi
que ce soit.
A minuit, tout le monde pense avec terreur à son portier.
Quant à lui-même, il a déjà fait son deuil du sien, et il ira se promener à quelques lieues, ou, seulement * à
Montmartre.

Quelle bonne promenade, en effet, que celle des buttes
Montmartre, à minuit, quand les étoiles scintillent et que l'on peut les observer régulièrement au méridien de
Louis
XIII, près du
Moulin de
Beurre!
Un tel homme ne craint pas les voleurs.
Ils le connaissent; non qu'il soit pauvre toujours, quelquefois il est riche; mais ils savent qu'au besoin il saurait jouer du couteau, ou faire le moulinet à quatre faces, en s'aidant du
premier bâton venu.
Pour le chausson, c'est l'élève de
Lozès.
Il n'ignore que l'escrime, parce qu'il n'aime pas les pointes, et n'a jamais appris sérieusement le pistolet, parce qu'il croit que les balles ont leurs numéros.



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

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