Poèmes

Merci Saint-Ex

par Jean Ciphan (Jean Yvon Chapin)

Merci Saint-Ex

C’est fait, ils sont choisis,
ils sont classés,
ils sont 29
et ce dernier texte est pour toi,
Antoine !
Oui, c’est fait.
Mes « Sentiers incertains »
s’ouvrent sur un moment vrai :
« Pascal » est en numéro 1…
Je l’avais conservé.
Ce n’était pas vraiment un poème.
Juste une rédaction, un texte court
que je n’avais pas osé rendre au père Corre,
mon professeur de français.
Et pour la remplacer,
puisque le sujet était libre,
j’avais rédigé le récit enthousiaste
de la course de chars
qui s’était déroulée dans la cour et le parc,
à l’occasion de la kermesse de fin d’année !
« Merci, Saint-Ex »
est le dernier de mon parcours de jeunesse
et je m’y découvre à nouveau…
Je pense très fort à toi, Antoine.
Ces lignes à ton adresse
te sont naturellement dédiées…
Parce que nous sommes le 29 juin,
que nous fêtons Saint-Pierre et Saint-Paul,
et que tu aurais eu ce soir 60 ans…
si tu n’étais pas mort pour la France
au large de Marseille
le 31 juillet 1944…
Alors, Antoine, je te raconte. Je me raconte.
C’était en juin 1953, j’allais avoir 11 ans…
Et pour la première distribution des prix
à laquelle j’assistais,
au sortir de ma classe de sixième,
j’ai eu le bonheur de recevoir
« Le Petit Prince ».
J’étais très fier et très heureux,
car je savais bien,
Antoine,
que tu avais passé,
comme en ce jour moi-même,
quelques années de tes études au Mans,
chez les pères jésuites
du collège Notre-Dame de Sainte-Croix.
Que tu avais à peu près mon âge…
et même qu’on te surnommait « Pique la lune » !
J’ai lu « Le Petit Prince » avec ferveur,
admiration pour son auteur
et plus encore pour son héros
auquel je m’apparentai quelque peu :
un si beau conte pour enfants !
(C’est du moins ce que j’ai cru
pendant les deux années qui ont suivi.)
Entre-temps, au cours de l’été 1954,
j’étais parti en colonie à Quiberon.
Avec Pascal,
nous avions évoqué « Le Petit Prince ».
Mais, emporté par la maladie l’année suivante,
Pascal avait rejoint les étoiles.
Aujourd’hui, mon « copain pour la vie »
est sans aucun doute là-haut,
dans son « Ailleurs ».
Et moi, Jean,
tout juste l’année suivante,
j’ai contracté la leucémie.
Comme lui.
Et les élèves de mon collège (je l’ai su plus tard)
ont prié pour moi, très fort, dans la chapelle,
« même les grands de la première division » !
Comme nous l’avions fait pour Pascal,
un an auparavant.
Mais moi, Jean,
je n’ai pas été convoqué là-haut !
Pourtant, sans trop le dire,
j’avais bien intégré dans ma tête d’adolescent
que j’irais rejoindre Pascal quelque part,
dans les étoiles.
Sans doute, ce devait être ainsi.
La convalescence est arrivée par surprise,
sans dire pourquoi.
En cette fin d’hiver,
ma convalescence,
je l’ai acceptée !
Et j’ai lu, j’ai beaucoup lu.
J’ai dévoré.
Et entre mes mains sont passés
« Pilote de guerre » et « Terre des hommes ».
Et j’ai découvert,
oui,
Antoine,
j’ai « découvert » Antoine de Saint-Exupéry,
je t’ai découvert sous un autre jour…
Et tu es devenu mon héros.
Alors, j’ai repris avec beaucoup de soin
et une nouvelle tendresse
la lecture du « Petit Prince ».
Et j’ai compris enfin
que tu n’avais pas écrit
un joli conte pour les enfants,
mais bien une œuvre où tout était dit !
Un chef-d’œuvre.
Quand mon camarade Christian G. m’a assuré
que les élèves du collège avaient prié pour ma guérison,
je lui ai confié…
que je ne savais pas trop ce que j’en devais croire…
Et lui ai dit, en ces instants,
qu’il y avait beaucoup plus à comprendre
sur la vie, sur le monde, sur l’univers et,
revenant sur terre,
à dire sur la nature de l’homme,
en voyageant avec « Le Petit Prince »
plutôt qu’en se référant à la Bible.
Et Christian en fut bien d’accord.
J’ai entre les mains l’édition de tes œuvres,
le 98e volume de la Bibliothèque de la Pléiade.
Mon parrain me l’a offert
pour mes dix-sept ans l’an passé.
Et j’ai lu « Courrier Sud »,
et j’ai lu, ou plutôt relu « Vol de nuit »,
et tout l’ouvrage, passionnément...
et ta « Lettre à un otage »,
et à nouveau
« Le Petit Prince »,
et ta dédicace à Léon Werth
« quand il était petit garçon »...
Enfin, je suis entré dans « Citadelle ».
Et j’y suis demeuré.
Longtemps.
Et j’ai compris mieux encore « Le Petit Prince »…
Car c’est dans « Citadelle »,
Antoine,
que tu commences à oser dire,
à éclairer, à partager,
à espérer enfin que l’homme
ne soit plus simplement un cœur en souffrance…
Tu clames tes ressentis, tu dis tes certitudes !
Et tu me laisses sur ma faim !
Et pourtant, je sais que tu me permets d’avancer.
Oh, Antoine,
il fallait sans doute que ton avion s’abîme en mer.
Il fallait sans doute que « Citadelle »,
en demeurant inachevée,
conserve à l’homme sa part de rêve,
son libre arbitre et son intime vérité !
Sous ton regard apaisé.
Alors ce soir, 29 juin 1960,
Antoine,
je te souhaite un « bon anniversaire »,
là où tu es...
Et je te dis très simplement,
au nom de tous les hommes de bonne volonté,
pour l’enseignement que tu leur donnes
avec « le Petit Prince »,
que tu leur souffles dans « Citadelle »
et qui sourd de ton œuvre immense,
Antoine,
je te dis très simplement
« Merci, Saint-Ex ».
Jean.

29 juin 1960
Jean Ciphan, « Sentiers incertains »

Extrait de: 
"Oser dire, poèmes et propos vagabonds" (Jean Ciphan)

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