Poèmes

Loin de L'humaine Saison

par Jules Supervielle

Jules Supervielle

Je cours derrière un enfant qui se retourne en riant,

Est-ce celui que je fus,

Un ruisseau de ma mémoire

Reflétant un ciel confus ?

Je reconnais mal aujourd'hui et j'aurais peur de mes mains

Comme d'ombres ennemies.

Mon angoisse agrippe l'air

Qui nous tâte aveuglément

Pour voir si nos cœurs sont vivants.

Tamarins et peupliers autour de nom ont compris

Qu'il s'agissait d'une course

Plus profonde que la vie.

Us se mettent à nous suivre, jeunes racines, au vent,

Avec le lierre et la grille,

La façade du logis,

L'haleine de la rivière;

Un cheval, une brebis.

Camarades de fortune,
O figurants de la route,
Savez-vous où nous allons
Loin de l'humaine saison
Derrière un enfant qui joue
A tirer du cœur de l'homme
Ciel et terre, nuit et jour.

Nous avançons vers la mer qui ne peut plus aujourd'hui

Mettre fin à notre fuite.

Notre cœur se fait salin dessous la fable des eaux

Et l'enfant qui nous précède s'échappe encor en riant,

Pose les pieds sur les roses maritimes des coraux.

Nous touchons le fond obscur près d'un boqueteau marin

Où les poissons de couleur jouent aux oiseaux du

latin,
D'autres ondulent aveugles remorquant les féeries
De quelque poète noyé
Qui croit encore à la vie.

Compagnons d'un autre monde
Pris vivants dans votre rêve
Je vous regarde au travers
D'une mémoire mouillée
Mais douce encore à porter,
Je vais clandestinement
Du passé à l'avenir
Parmi la vigne marine
Qui éloigne le présent.

Nous nous enlisons réduits

A une nuit sans espace,

A des couches d'ossements,

Affres de la géologie.

Crânes, crânes souterrains,

Nous ferez-vous de la place,

Glaçons de l'éternité

Gèlerez-vous nos jarrets?

Que fais-tu là diplodocus

Avec tes os longs et têtus

A vouloir pousser dans le siècle

Le reproche de ton squelette?

Le mouvement est défendu

A ton vertige répandu,

Dans le creux de la mort quiète

N'essaie pas de bouger la tête.

C'est le centre chaud du monde, c'est le vieux noyau des âges.

Mais alors d'où vient ce ciel dévoré par les nuages?
Ah! je ne puis voyager qu'avec tous mes souvenirs,

Trop fidèle ce bagage bien que parfois il me suive,

lacéré par des panthères,
A des distances de songe.

Je te reconnais, sainte
Blandine, au milieu du cirque attendant le taureau qui doit t'envoyer au ciel,

Dans l'arène on entend encore une cigale romaine.

Et
Charles
VI devenu fou enlève son casque et attaque sa propre escorte,

A son front deux veines se gonflent, ses narines tremblent entre la vie et la mort,

Et l'on voit perler à ses joues la chaleur de treize

cent quatre vingt-douze,
Et voici
Jeanne qui me voit par-dessus sa selle ouvragée
A travers tout le murmure et les âmes de son armée
Et veut m'enfermer d'un sourire dans la courbe de

ses soldats.

Où mon chemin parmi ces hommes
Et ces femmes qui me font signe?
Parmi ces forçats de l'histoire.
Ces muets se poussant du coude
Qui me regardent respirer
Disant dans leur langue sans voix :

«
Quel est celui-là qui s'avance
Avec sa face de vivant
Et même au fond noir de la terre
Vient nous soumettre son visage
Où se reflète le passage
Incessant d'oiseaux de la mer? »

Tout proches semblent leur regards
Bien qu'il leur faille escalader
Cent et cent rugueuses années
Avant de se fixer en moi.
Mais les ans tombent à nos pieds.
Monceaux de fleurs d'un cerisier
Secoué par la main d'un dieu
Qui nous regarde entre les branches.

Personnages privés de voix,
Pourquoi vous éloigner de moi?
Reines de
France à mon secours!

Passez-le-vous de main en main
L'enfant qui cherche son chemin
A travers les morts, vers le jour 1

Préservez ses joues délicates
Et que ses cils aux longues pointes
Aillent toujours le précédant
Avec leurs légers mouvements.

J'ai peur de songer à ma lace
Où le regard de tant de morts
Appuya ses pinceaux précis.
Est-ce le jour et la surface?

Est-ce bien toi, envers du monde,
Sourire faux des antipodes?
Et vous oiseaux de la terre,
Et vous oiseaux de la lune
Qui
Jui faites son halo?

O lumière de jour, lumière d'aujourd'hui,
C'est ton fils qui revient éclaboussé de nuit.

Alentour le soleil brille : je suis dans un cône d'ombre,
Mes vêtements ont vieilli de plus de six cents années,
Le ciel lui-même est usé qui sous mes yeux s'effiloche
Et voici des anges morts dans leurs ailes étonnées.

Il ne reste que l'oubli
Sur la planète immobile,
De l'oubli à ras de terre
Empêchant toute chaumière,
L'herbe même de pousser

Et le jour d'être le jour.
L'alouette en l'air est morte
Ne sachant comme l'on tombe.

Et vous, mes mains, saurez-vous
Toucher encor mes paupières,
Mon visage, mes genoux?
Sortant du fond de la
Terre
Suis-je différent des pierres?



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

Lettre d'Informations

Abonnez-vous à notre lettre d'information mensuelle pour être tenu au courant de l'actualité de Poemes.co chaque début de mois.

Nous Suivre sur

Retour au Top