La Rivière Susquehannah, Julien Gracq
Poèmes

La Rivière Susquehannah

par Julien Gracq

Le long de la rivière Susquehannah roulent l'hiver des trains de marchandises, et les berges hollandaises sont une rangée de vide-bouteilles patronisés par les chauffeurs de
locomotives avec leurs jolis bonnets de madapolam. Des ballets silencieux de patineurs parfois se dénouent devant la ventouse à l'haleine de perle d'un wagon engourdi par la neige sur
sa voie de garage — mais d'un bout à l'autre de la journée l'impression dominante est un carillon de grosses cloches de bois.

A midi, dans le blizzard et son coton saupoudré de suie, l'éclairage est une aube sibérienne indifférente, avec le choc des rondins coupés et le ronflement des manches
de toile des elevators — des lointains indécis, à dix mètres, révèlent un homme d'équipe, les mains dans les poches, qui traverse en sifflotant une voie de
garage. Les somnambules, à l'odeur de chien mouillé, sont groupés à l'écart dans une salle d'attente aveuglée par un poêle. Chacun paraît s'occuper peu
de son voisin, et les allées et venues mal réveillées n'épouser qu'une convenance de pure forme, en l'attente de la cloche de six heures comme au théâtre, avec les
beaux groupes noirs qui s'éloignent sur la neige. Il y a aussi les hangars abandonnés où l'on boit des grogs fumants dans l'odeur de goudron et de sapins de Noël comme une
gorgée de sciure de bois fraîche, et dans le terrain vague des voies les petits bars de panneaux démontables autour d'une chromo-lithographie qui représente Trotsky recevant
les parlementaires allemands devant la gare de Brest-Litovsk.



Poème publié et mis à jour le: 14 novembre 2012

Lettre d'Informations

Abonnez-vous à notre lettre d'information mensuelle pour être tenu au courant de l'actualité de Poemes.co chaque début de mois.

Nous Suivre sur

Retour au Top