Itinéraire - Prose par Gérard de Nerval
Poèmes

Itinéraire - Prose

par Gérard de Nerval

Gérard de Nerval

Je n'ai pas encore expliqué au lecteur le motif véritable de mon voyage à Meaux... Il convient d'avouer que je n'ai rien à faire dans ce pays ; mais, comme le public
français veut toujours savoir les raisons de tout, il est temps d'indiquer ce point. Un de mes amis, un limonadier de Creil, ancien Hercule retiré et se livrant à la chasse dans
ses moments perdus, m'avait invité, ces jours derniers, à une chasse à la loutre sur les bords de l'Oise.

Il était très simple de me rendre à Creil par le Nord ; mais le chemin du Nord est un chemin tortu, bossu, qui fait un coude considérable avant de parvenir à Creil,
où se trouve le confluent du railway de Lille et de celui de Saint-Quentin. De sorte que je m'étais dit : en prenant par Meaux, je rencontrerai l'omnibus de Dammartin ; je traverserai
à pied les bois d'Ermenonville, et, suivant les bords de la Nonette, je parviendrai, après trois heures de marche, à Senlis, où je rencontrerai l'omnibus de Creil. De
là, j'aurai le plaisir de revenir à Paris par le plus long, c'est-à-dire par le chemin de fer du Nord.

En conséquence, ayant manqué la voiture de Dammartin, il s'agissait de trouver une autre correspondance. Le système des chemins de fer a dérangé toutes les voitures des
pays intermédiaires. Le pâté immense des contrées situées au nord de Paris se trouve privé de communications directes ; il faut faire dix lieues à droite ou
dix-huit lieues à gauche, en chemin de fer, pour y parvenir, au moyen des correspondances, qui mettent encore deux ou trois heures à vous transporter dans des pays où l'on
arrivait autrefois en quatre heures.

La spirale célèbre que traça en l'air le bâton du caporal Trim n'était pas plus capricieuse que le chemin qu'il faut faire, soit d'un côté, soit de l'autre
*.

On m'a dit à Meaux :

« La voiture de Nanteuil-le-Haudoin vous mettra à une lieue d'Ermenonville, et dès lors vous n'avez plus qu'à marcher. »

A mesure que je m'éloignais de Meaux, le souvenir de la femme mérinos et de l'Espagnole s'évanouissait dans les brumes de l'horizon. Enlever l'une au basson, ou l'autre au
ténor chorégraphe, eût été un procédé plein de petitesse, en cas de réussite, attendu qu'ils avaient été polis et charmants; une tentative
vaine m'aurait couvert de confusion. N'y pensons plus. Nous arrivons à Nanteuil par un temps abominable; il devient impossible de traverser les bois. Quant à prendre des voiture
à volonté, je connais trop les chemins vicinaux du pays pour m'y risquer.

Nanteuil est un bourg montueux qui n'a jamais eu de remarquable que son château désormais disparu. Je m'informe à l'hôtel des moyens de sortir d'un pareil lieu, et l'on me
répond :

« Prenez la voiture de Crespy-en-Valois, qui passe à deux heures; cela vous fera faire un détour, mais vous trouverez ce soir une autre voiture qui vous conduira sur les bords de
l'Oise. »

Dix lieues encore, pour voir une pêche à la loutre. Il était si simple de rester à Meaux, dans l'aimable compagnie du saltimbanque, de la Vénitienne et de
l'Espagnole!...


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