Eve ou L'Initiation Pomologique, Dominique Pagnier
Poèmes

Eve ou L'Initiation Pomologique

par Dominique Pagnier

I

Un très vieux livre du Faust habite le grenier parmi les pommes qui doivent mûrir encore un peu; il décrit si douloureuse la vieillesse des choses que nous préférons la
cave, même si le vin s'y met à travailler chaque octobre en mémoire de sa passion. Puis arrivent les Pléiades suspendues en une grappe dans la vendange des étoiles et
ce qui est en haut devient ce qui est en bas.

II

Orion dont la tache de givre se montre plus de soir en soir; si quelques pièces de verre nous rapprochent de cette étoile, sa froideur touche notre œil jusqu'en son cœur.
Après nous portons un regard insensible sur la douceur du monde, nous sommes tout bleus et blancs dans les teintes les plus chaudes du jardin.

III

Entre deux rangs de pommiers, un homme revient le soir, dont les gestes ont sombré tout le jour dans l'enchantement de la machine, et de cueillir des fruits baignés par le soleil bas,
fait esquisser aux branches délivrées comme une parabole qui le remplit d'un grand mépris pour la matière. Plus aucune peine ne pèse sur celle-ci, dès que les
arbres oublient qu'ils sont des arbres pour donner leurs plus belles pensées à leurs maîtres.

IV

Les espaliers grandissent contre des murs invisibles dont l'ordre révèle peu à peu un monde toujours plus parfait à mesure que les vents rabattent sur les pommes un nuage de
rouille. Les formes parfaites telles les sphères dont certaines mains rêvent en quête de pureté, sont tenues par le secret d'un arbre dans le suspens, entre le vide et la
chair intense.

V

Sans doute faut-il que la création soit assez faible pour supporter de passer par l'écriture d'Eve, à l'heure où celle-ci s'adosse au pommier pris d'une douce palpitation.
Commence une ronde d'ombres allongées qui cerne peu à peu le jardin. Sous les paupières du frère alité, la fenêtre éblouissante donne un instant une croix
violette, et lorsqu'il rouvre les yeux, c'est une nature plus inquiète que traversent les bêtes en couleurs du Mal. Au toit de la vinée sont pendus des gibiers merveilleux qui
saignent sur le gravier; un coup de froid emportera leurs contours et les dernières lueurs de leurs pelages dans la lointaine procession du zodiaque.



Poème publié et mis à jour le: 12 juillet 2017

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