Poèmes

Classe 17

par Louis Aragon

Louis Aragon

C'était un temps de solitude Ô long carême des études
Où tout à son signe est réduit
Aux constellations la nuit
La vie affaire de mémoire
De chiffres blancs au tableau noir
Et lorsqu'on mourait à
Vimy
Moi j'apprenais l'anatomie

J'avais l'homme abstrait pour domaine
Or les récits des
Théramène
Fallait-il deux fois qu'on les tue
Transformaient les morts en statues
De toujours les grands mots m'irritent
Et ces millions d'Hippolyte
Ils étaient sur les chars et moi
J'avais quatre-vingt francs par mois

Pardonnez-moi cette amertume
Mais l'âge d'aimer quand nous l'eûmes
Comme le regain sous la faux
Tout y sonnait mortel et faux
Et qu'opposer sinon nos songes
Au pas triomphant du mensonge
Nous qui n'avions pour horizon
Qu'hypocrisie et trahison

La guerre on la voit à l'envers
Et vienne le troisième hiver
Petit verre des condamnés
Est-ce que c'est pour cette année
Le ciel déjà prend goût de terre
Puisqu'on est des morts sursitaires

Tous les calculs que nous ferons
Auront une balle en plein front

Comment croire ce qu'on enseigne
J'ai touché pourtant ce qui saigne
J'ai u frémir j'ai dû fermer
De mes doigts des yeux bien-aimés
D'autres les ont à la taverne
J'eus moi mes vingt ans en caserne
Enfant maigre habillé de bleu
Rêvant beaucoup et. mangeant peu

C'était le
Paris de l'An
Mille

Adieu ma vie adieu ma ville

Pont
Alexandre pâle et beau

Le soir comme un vers de
Rimbaud

Ma tour au loin qui semble un air

Renouvelé d'Apollinaire

Se peut-il que je vous oublie

O palefreniers de
Marly

J'ai laissé mon cœur à la traîne
Dans les bosquets du
Cours-la-Reine
Je ne vous reverrai jamais
Fleurir marronniers que j'aimais
Je pars et je vous abandonne
Longs quais de pierre sans personne
Veillant sur le fleuve profond
Où les désespérés s'en vont

Il paraît que je pars me battre
Adieu
Paris mon grand théâtre
Adieu viaduc de
Passy
Adieu tout ce qu'on voit d'ici
Les deux rives fuyant à l'amble
Ce qui se cache et ce qui tremble
Les jardins du
Trocadéro
Et le ver luisant du métro

Le temps vient des métamorphoses
J'ai quitté la beauté des choses

Et dans le train qui s'éloignait
Ma plaque de fer au poignet
J'entendais d'abord creux et sourd
Croître le bruit des canons lourds
Et le wagon vers les armées
Portait des chants et des fumées

Voici la région des tirs
Voici la roue et le martyre
Le fer y tombe des nuées
Y vivre a pour règle tuer
Entends l'approche des marmites
Sous le crépuscule des mythes
Dans cette terre déchirée
Le cri de la chair labourée

Tes yeux ta lèvre ta narine
L'intérieur de ta poitrine
L'air même y viendra les ronger
Tu respireras le danger
Alerte alerte aux gaz
Arrache le masque des phrases
Et sous les velours des idées
Montre ta face défardée


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