Poèmes

Baratte - Prose

par Gérard de Nerval

Gérard de Nerval

Ces temps sont passés. — Les caves des charniers sont aujourd'hui restaurées, éclairées au gaz; la consommation y est propre, et il est défendu d'y dormir, soit
sur les tables, soit dessous; mais que de choux dans cette rue!... La rue parallèle de la Ferronnerie en est également remplie, et le cloître voisin de Sainte-Opportune en
présente de véritables montagnes. La carotte et le navet appartiennent au même département :

« Voulez-vous des frisés, des milans, des cabus, mes petits amours? » nous crie une marchande.

En traversant la place, nous admirons des potirons monstrueux. On nous offre des saucisses et des boudins, du café à un sou la tasse, — et, au pied même de la fontaine de
Pierre Lescot et de Jean Goujon sont installés, en plein vent, d'autres soupeurs plus modestes encore que ceux des charniers.

Nous fermons l'oreille aux provocations, et nous nous dirigeons vers Baratte, en fendant la presse des marchandes de fruits et de fleurs. — L'une crie :

« Mes petits choux! fleurissez vos dames! »

Et, comme on ne vend à cette heure-là qu'en gros, '' faudrait avoir beaucoup de dames à fleurir pour acheter de telles bottes de bouquet?. Une autre chante la chanson de son
état :

« Pommes de reinette et pommes d'api! — Calville, calville, calville rouge ! — Calville rousce et calville gris!

o Étant en crique. — dans ma boutique, — j'vis des inconnus qui m'dirent : « Mon p'tit cœur! — venez me voir, vous aurez grand débit!

o — Nenni, messieurs! — je n'puis, d'ailleurs, — car il n'm'reste — qu'un artichaut — et trois petits choux-fleurs! »

Insensibles aux voix de ces sirènes, nous entrons enfin chez Baratte. Un individu en blouse, qui semblait avoir son petit jeune homme (être gris), roulait au même instant sur les
bottes de fleurs, expulsé avec force, parce qu'il avait fait du bruit- Il s'apprête à dormir sur un amas de roses rouges, imaginant sans doute être le vieux Silène, et
que les Bacchantes lui ont préparé ce lit odorant. Les fleuristes se jettent sur luii et le voilà bien plutôt exposé au sort d'Orphée... Un sergent de ville
s'entremet et le conduit au poste de la halle aux cuirs, signalé de loin par un campanile et un cadran éclairé.

La grande salle est un peu tumultueuse chez Baratte; mais il y a des salles particulières et des cabinets. II ne faut pas se dissimuler que c'est là le restaurant des aristos. L'usage
est d'y demander des huîtres d'Ostende avec un petit ragoût d'échalotes découpées dans du vinaigre et poivrées, dont on arrose légèrement lesdites
huîtres. Ensuite, c'est la soupe à l'oignon, qui s'exécute admirablement à la Halle, et dans laquelle les raffinés sèment du parmesan râpé. Ajoutez
à cela un perdreau ou quelque poisson qu'on obtient naturellement de première main, du bordeaux, un dessert de fruits premier choix, et vous conviendrez qu'on soupe fort bien à
la Halle. C'est une affaire de sept francs par personne environ.

On ne comprend guère que tous ces hommes en blouse, mélangés du plus beau sexe de la banlieue en cornettes et en marmottes, se nourrissent si convenablement; mais, je l'ai dit,
ce sont de faux paysans et des millionnaires méconnaissables. Les facteurs de la Halle, les gros marchands de légumes, de viande, de beurre et de marée sont des gens qui savent
se traiter comme il faut, et les forts eux-mêmes ressemblent un peu à ces braves portefaix de Marseille qui soutiennent de leurs capitaux les maisons qui les font travailler.


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