Poèmes

A M. le Comte de Moncorps

par Alfred de Vigny

Alfred de Vigny

Vous aimez, cher ami, les vers à la douzaine {Douzaine, par respect, car j'aurais dit centaine,
En ne faisant parler que mon juste courroux).
Eh quoi! ces vers,
Moncorps, vous en contentez-vous ?
Je vous en fais ici, mais puisse cet exemple
Vous montrer la raison, vous mener à son temple,
Vous y loger s'il peut, malgré l'aversion
Que vous semblez avoir pour l'habitation.
Ces vers sans harmonie, et ces rimes blessées *,
Ces discours sans liens, ces petites pensées
Ont donc pu vous séduire !
O que je crois d'esprit
A celui qui vous fit goûter un tel écrit!

Qu'il fallait que sa voix flexible, harmonieuse,

Trompât avec douceur votre oreille trompeuse,

Pour que de tous ces riens vous fussiez enchanté.

Jamais je ne vous vis d'un tel zèle emporté;

J'admirais vos yeux bleus et vos vives prunelles

D'où jaillissait la joie en vives étincelles,

Et vos gestes fréquents et votre teint rougi —

Teint sur lequel des vers l'amour avait agi !

Quelle honte, grand dieu !
Cette divine flamme,

Ces petits vers ont pu l'arracher à votre âme ?

Non, je n'y veux pas croire, et j'aime mieux penser

Que votre tendre cœur s'était senti blesser

Par des verres meilleurs, pleins du jus d'une vigne

Que je préférerais même aux vers de
Lavigne,

Ou bien par les beaux yeux de quelque aimable objet,

Ou bien par le courroux de quelque vain projet.

Laissez-moi cette erreur, elle m'est nécessaire

Tant j'ai besoin pour vous d'estime bien entière,

Et même en poésie, hélas ! si vous saviez

A quels dédains cruels vous vous exposeriez

Si votre opinion de la sorte égarée

D'auteurs un peu connus se trouvait entourée !

Ce rire dédaigneux, farouche et sans pitié

Que ne tempère pas l'indulgente amitié,

Viendrait vous interdire, ou le triste silence,

Plus dur que les éclats, armerait leur vengeance;

Ou si l'un d'eux, plus doux, sachant vous distinguer

Voulait sur votre auteur un peu vous haranguer,

Il vous dirait : «
Monsieur, sachez de moi la haine

Que nous professons tous pour les vers faits sans peine;

Le vers le plus obscur d'un auteur sérieux

A plus de vrai mérite et vaut plus à nos yeux

Que l'inutile amas de légères paroles

Qui forme le tissu de ces œuvres frivoles

Qui, sans rien peindre au cœur, cherche à nous éblouir,

Qu'on dit vers fugitifs parce qu'ils sont à fuir. »

Adieu,
Moncorps, soyez à ce discours sensible,
Moi, je vais déjeuner et puis lire la
Bible.



Poème publié et mis à jour le: 12 juillet 2017

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