Poèmes

Stagiaires

par Jean Ciphan (Jean Yvon Chapin)

STAGIAIRES
Fantaisie caustique en neuf pièces

Corentin a participé en 1986 à une formation « longue » mise en place par l’Éducation nationale et destinée aux futurs cadres de direction des établissements du second degré… Il vous livre… trente ans plus tard… neuf petites pièces caustiques illustrant quelques-uns des moments forts ( !) qu’il en a retenus.
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Pièce 1 - LE  SYNDROME DU CAS  (Ce matin, Corentin doit subir les affres affligeantes d’un tour de table au cours duquel chacun des stagiaires participants expose un « cas », une situation particulière qu’il a dû affronter dans l’exercice de son métier. Il vous en livre le compte rendu ! (Au lecteur de retrouver les références, facéties et autres turlupinades qu’il a introduites en chacun des dix quatrains successivement numérotés…)

C’est un syndrome bien étrange,
Un mal mystérieux qui démange :
Le malade paraît normal.
Pourtant, et ce n’est pas banal,
Il n’a vraiment qu’un seul tracas :
C’est d’exposer son petit cas.
-=-

« Moi je, et personnellement (que je sois damné si je mens)
Je vous dirai (et si j’en cause
C’est bien que je connais la chose),
Je vous dis, donc : il n’y a qu’à
Considérer mon propre cas ! »
-=-

Il y a le « Cas 1 », superbe,
Qui permet d’épancher le verbe
Et qui bien souvent, tout de go,
Vous sublime en Victor Hugo.

Il y a le « Cas 2 », bénin,
Celui des autres, le mesquin :
Point d’intérêt ! Car celui-là,
S’il est cas d’eux, n’est pas mon cas.

Il y a les « Cas 3 », iniques
Et qui vous font au loin la nique,
En particulier si leur vol
Les éloigne du Capitole !

Il y a le « Cas 4 », dont l’air
Permet de conserver le nerf !
Sans ce r-là, nous glisserions
Sur pentes lissées sans savon !

Il y a le « Cas 5 », guerrier,
Sur lequel vous pourriez parier :
Il permet d’entrer en campagne
Sans en déplacer la montagne !

Il y a le « Cas 6 », falot,
Qui porte à faux et tombe à l’eau,
Et ne m’intéresse qu’au cas
Où il se rapporte à mon cas.

Il y a le « Cas 7 », bâclé,
Dont on cherche en secret la clé,
Mais où sifflote le bavard
Dont le train-train se fait avare !

Il y a le « Cas 8 », simiesque,
Un huit coquin, huit stiti sexe,
Toujours tiré par les cheveux,
Tristounet, voire un peu baveux.

Il y a le « Cas 9 », non dit,
Qu’on découvre comme inédit,
Qu’on donne en preuve et jette en prime,
Et qui, fatalement, déprime !

Il y a le « Cas 10 », enfin,
Qui me laissera sur ma faim !
Sitôt dit, je clos mon libelle
Car, après lui, je m’fais la belle !
****

Pièce 2 - TROIS SOIFS (Le responsable du stage présente ses objectifs. Corentin espère étancher sa soif... de connaissance ! Vraiment ?)

J’avais trois soifs en découvrant l’aurore :
À midi, les aurai-je encore ?

La première, gourmande, associait au café
Un nuage de lait supposé triompher
Du creux physiologique et quasi stomacal
Qu’on supporte parfois en milieu monacal.
Elle fut négligée.
Le café réchauffé fut rude à digérer !

La deuxième, orgueilleuse, oubliait la matière
Et d’esprits éclairés attendait les lumières
Afin de compenser les creux spirituels
Qu’avaient créés, sournois, les rêves rituels.
Elle fut oubliée.
Leçon trop équivoque ne peut abreuver.

La dernière, coquine, attachait à l’esprit
L’acception que l’alcool à ce terme associe...
« Esprit de vin »... Deux mots ! Mais lequel vainc ?
Je le sais bien, par dieu et, sans être devin,
Ma soif sera comblée !
Amis, à l’apéro ! À chacun son godet.
****

Pièce 3 - LE COMPTABLE PARLAIT (Un « expert » délivre son message à des stagiaires peu enclins à l’entendre.)

C’était pendant l’horreur d’un lourd après-midi.
Le comptable parlait. On l’eût voué aux Parques.
On eût voulu laisser en dérive sa barque
Pour qu’elle s’allât échouer sur un îlot maudit !

Las, nous n’y pouvions rien ! Le programme l’ourdit :
Les sceaux de l’intendant frapperaient de leur marque,
Nous viendrait un diseur de nombres : cent remarques
Sérieraient, chiffreraient tant débit que crédit !

L’homme, de son pas lent, martelait son discours,
Berçant les somnolents, apportant son secours
Aux esprits peu versés à la chose comptable.

Quelques-uns, esprits courts, se sentaient dépassés,
Quelques autres, moins gourds, semblaient fort compassés !
Je résistai à tout, faux féru indomptable !
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Pièce 4 - VIDE DE SAVOIR (L’invité est un spécialiste en communication... D’entrée, il se prend pour le Bon Dieu ! Il ne faudrait pas prendre ses enfants pour des canards sauvages !) (*)

Il n’avait rien à dire et n’arriva à rien.
Pourtant il réussit en termes lénifiants
À bercer les benêts endormis et confiants
Qui attendaient, patients, l’énoncé du mot fin.

Il eût fallu, peut-être, apporter un couffin
Et permettre à chacun de reposer à l’aise !
L’auditoire distrait s’en fût senti benèze
À pouvoir ci, ce soir, s’amuser de ses riens.

Car il en possédait, des mots et des tournures
Qu’il embrouillait sans art, en pleine démesure !
Comme sa prestation n’éveillait point d’écho

Il l’acheva, benoît, quémandant en écot,
Quelque approbation douce de sa performance !
Il fit un bide ! Hélas, crains qu’il ne recommence !
****

Pièce 5 - OUTRECUIDANT (Corentin livre aux gémonies ce portrait d’un animateur… qui n’a probablement pas su se faire apprécier !)

Benoît comme chanoine, en chair bien établi,
Outrecuidant du verbe, ès phrases anobli,
Ubu lénifiant tel bon abbé en chaire,
Joyeux comme judas d’une porte cochère,
Uniformément vain, il n’engendra qu’oubli !
****

Pièce 6 - VAGABONDAGE (L’observateur s’ennuie tellement qu’il se prend à rêver…)

Les premiers rayons printaniers
Invitaient au vagabondage !
Les propos que vous asseniez,
Ô, animateurs de ce stage,
Nous firent oublier Phébus
Pour nous consacrer aux rébus !

L’ennui nous confondait.
L’enthousiasme fondait.
Chacun se morfondait.

Tristes et las, nous attendions
Derechef qu’enfin nous vînt l’heure
D’oublier, en cette demeure,
Les propos pompeux d’heureux chefs !

L’un dessinait. Nous composions.
Les voisins faisaient un morpion.
Les flatteurs levaient leur crayon,
Implorant de prendre parole
Et de jouer leur petit rôle !

Mais n’écoutant plus qu’à demi
Heureux, béat, je m’endormis
Un instant ! L’image en fut brève
Mais je vis en merveilleux rêve :
Un animateur nouveau style
Ne me prenait plus pour débile,
Déclarait que je savais lire
Et me laissait prendre ma lyre !
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Pièce 7 - LES FINES CIRCULAIRES (**) (Corentin reconnaîtra en débat que l’exposé, portant sur les bulletins officiels (les B.O.), décrets et circulaires de l’administration, avait été traité avec une grande compétence et reçu avec un réel intérêt… Il s’en fait ici l’écho.)

Maîtresse incontestée de l’art herméneutique
Attentive à tenir des propos éclectiques,
Détentrice du seul savoir à délivrer,
Actrice involontaire du dies irae,
Madame, expliquez-nous, telle guide sereine
En quoi, des doux B.O., vous êtes souveraine ?

L’heure est aux vérités. Nous voulons tout savoir
Et sommes dans l’émoi ! Dites-nous sans surseoir

Toutes subtilités des fines circulaires,
Rayonnements secrets des décrets expurgés,
Organigrammes et modes épistolaires,
Avertissements sains de nos autorités,
Documents projetés de textes rescisoires !
Engrangez ces trésors en nos pauvres mémoires :
Convertis, nous serons de tout travers purgés !
****

Pièce 8 - AU FIL DE L’EAU (Corentin s’interroge sur le bien-fondé de la réunion de travail en cours.)

Bientôt, nous comprendrons ! Nous voici réunis,
En solidarité sur la même péniche !
Et l’on va nous montrer que le savoir se niche
Sur les eaux retrouvées que l’écluse a unies !

Las ! Quand la porte coince, on en est bien puni !
Point de consolation, pas même une niniche…
Il nous faut suivre alors en fidèles caniches
Le propos tonifiant dont on est démuni !

Pourtant, qu’il serait doux de voguer en gondole
Près de belle stagiaire au cœur un peu frivole
Et de jolie rivière ne conserver que lit !

Mais rêver est futile et semble jeu de rôle
Et la réalité n’est pas toujours si drôle…
Remontons en chaland sans qu’il y ait délit !
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Pièce 9 - TENIR (Fin de la session ! Bientôt le discours de clôture. Certains participants sont las : l’un d’entre eux en particulier... Observateur, Corentin s’en amuse et imagine le combat tout intérieur de ce compagnon de stage !)

Qu’on m’apporte des allumettes
Pour qu’à mes paupières je mette
Un barrage à ma lassitude
Et que je garde l’attitude
Du stagiaire bien valeureux
Et non du benêt langoureux
Que la métapsychologie
A plongé dans la léthargie !
Voyons... Bon sang, mais quelle place :
Me voici assis juste en face
Du « chef de cab » et du recteur !

Il faut tenir la tête droite
Et trouver la posture adroite
Qui empêche d’être penché
Sur sa table, quasi couché !

Quelle confusion, quelle honte
Si, en plein discours du grand ponte,
Je sombrais en quasi-coma ?
D’autant que j’ai sur l’estomac
Force mets et autres alcools
Qui me font opiner du col,
Vers des rêves un peu coquins,
De ceux qu’on voit dans les bouquins
Spéciaux de certaines boutiques
Vitres teintées... Ombres lubriques...

Patatras ! Des bruits alentour.
Semi-réveil ! Je me sens gourd.
Je pars… Ciel, voilà qu’on m’emporte,
C’en est fait pour moi ! Peu m’importe !
J’ouvre les yeux (quelle stupeur !)
Sous le regard froid du recteur !

Juin 1986
« Chemins d’ailleurs »

(*) « Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages » est un film français réalisé par Michel Audiard en 1968.

(**) Acrostiche > Poème dont la première lettre de chaque vers, si on lit dans le sens vertical, donne le sujet du poème ou le nom de la personne à laquelle il est offert ou destiné.

Extrait de: 
"Oser dire, poèmes et propos vagabonds" (Jean Ciphan)

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