Poèmes

Vis. Oublie-moi, veux-tu ?

par Jean Ciphan (Jean Yvon Chapin)

Vis. Oublie-moi, veux-tu ?

Mère, je suis parti.
Je suis loin, suis heureux, et j’oublie.

Mère, te souviens-tu
Du mal qui m’assaillit au seuil de mes six ans ?
Ton Paul devint « Polio », tout naturellement !

Te souviens-tu, Mère,
Du soir où ta colère aveugle, mais terrible,
Abattit sur ma jambe ce fouet horrible,
Striant mon membre mort de longs sillons de sang,
Rougissant les haillons qu’étaient mes vêtements ?

Te souviens-tu, Mère,
Du jour où ta fureur mit en ton bras la force
De me prendre aux cheveux et de traîner ton gosse
Au long de ce couloir et de cet escalier
Pour le laisser gémir seul, au fond du cellier ?

Te souviens-tu, Mère,
Des nuits où tu vivais sous mes yeux clairs d’enfant
Ces gestes odieux, cause de ce tourment
Qui me broiera l’esprit pendant ma vie entière
Quand tu faisais l’amour en l’absence de Père ?

Tu te souviens, Mère,
De ce matin blafard, quand des hommes en gris
Me prirent dans leurs bras sans un mot, sans un cri ?
Je passais de longs mois sur un lit d’hôpital.
Mais tu n’étais plus là, leurs soins me faisaient mal !

Dix années ont passé.

Qu’avais-je donc fait, Mère,
Pour mériter ton injustice ?
Pourtant, je te pardonne, je suis ton fils.

Je suis loin de toi, Mère,
Et ne reviendrai plus.
Tu es libre d’hier.
Vis. Oublie-moi, veux-tu ?

Mai 1959.
Jean Ciphan, « Sentiers incertains »

Extrait de: 
"Oser dire, poèmes et propos vagabonds" (Jean Ciphan)

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