Paradis Perdu, Michel Butor
Poèmes

Paradis Perdu

par Michel Butor

Les branches s'écartaient pour nous

laisser passage en retenant

délicatement nos cheveux

et nous proposaient des cerises

dont le jus coulait sur nos joues

C'était il y a si longtemps

à peine si je me souviens

il a fallu qu'on me raconte

et que je retrouve des traces

dans les peintures et chansons

J'étais un enfant mais j'avais

toutes les forces d'un adulte

et tous ses désirs je passais

de mère en fille et déposais

des bébés poisseux dans leurs bras

Tout cela semble disparu

et pourtant tout cela perdure

entre le miroir et l'image

entre le rêve et le réveil

entre la page et l'impression

Les ronces nous griffaient sans nous

infliger la moindre souffrance

dessinant des fleurs sur nos peaux

que les amoureux effaçaient

en buvant les perles du sang

La main dans la main nous courions

entre les déserts et les sources

choisissant les uns pour les autres

les fruits des arbres du savoir

dont nous comparions les saveurs

J'étais à l'aise dans mon corps

j'en connaissais tous les organes

les maladies étaient amies

je goûtais fièvres ou frissons

dans des lits de boues et de feuilles

Où était-ce ne saurais dire

si loin de tout si près de toi

jouissant du chaud comme du froid

j'ai perdu la clef de la grille

et j'erre comme une âme en peine



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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