Poèmes

Liberte D'action

par Henri Michaux

Henri Michaux

Je ne voyage plus.
Pourquoi les voyages m'intéresseraient-ils?

Ce n'est pas ça.
Ce n'est jamais ça.

Je peux l'arranger moi-même, leur pays.

De la façon qu'ils s'y prennent, il y a toujours trop de choses qui ne portent pas.

Ils se sont donné du mal inutilement, ces
New-Yorkais avec leurs gratte-ciel, si faciles à survoler, ces
Chinois avec leurs pagodes et leur civilisation de derrière les fagots.
Moi, je mets la
Chine dans ma cour.
Je suis plus à l'aise pour l'observer.
Et ils n'essayent pas de me tromper comme ils font chez eux, aidés par leur propagande xénophobe.
Ils font chez moi tranquillement leur petit commerce.
L'argent passe, et passe. Ça leur suffit, pourvu qu'il passe.
Et ils arrivent de la sorte à élever leur nombreuse famille... si je leur en laisse le temps.
Même sans argent, ils y arrivent, et à l'avoir peut-être encore plus nombreuse, aidés par la misère et par l'abandon au destin.
Il faut même que j'y prenne garde.

Ce n'est pas moi non plus qui irais au
Tyrol ou en
Suisse, risquer au retour une grève des chemins de fer et des lignes aériennes et de me trouver coincé comme un cancrelat sous une semelle.

Pas si fou!

Les montagnes, j'en mets où et quand il me plaît, où le hasard et des complaisances secrètes m'ont rendu avide de montagnes, dans une capitale, encombrée de maisons,
d'autos et de piétons préparés exclusivement à la marche horizontale et à l'air doucereux des plaines.

Je les mets là (pas ailleurs), en pleine construction de briques et de moellons, et les bâtiments n'ont qu'à faire place.

D'ailleurs, ce sont des volcans, mes montagnes, et fin prêts à cracher une nouvelle hauteur en moins de deux.
Ils s'élèvent donc entre les pâtés de maisons du reste affreuses qu'ils bousculent pour prendre place, la place qu'ils méritent.
Ils sont là maintenant.

Sinon, est-ce que je continuerais d'habiter cette ville opaque?
Est-ce que quelqu'un continuerait d'y habiter?

Non.

Sans cette invasion volcanique, la vie dans une grande ville serait bientôt tout à fait insupportable.


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