Les Tragiques, Agrippa D'aubigné
Poèmes

Les Tragiques

par Agrippa D'aubigné

Jugement

Enfants de vanité, qui voulez tout poli, À qui le style saint ne semble assez joli,
Qui voulez tout coulant, et coulez périssables
Dans l'éternel oubli, endurez mes vocables
Longs et rudes ; et, puisque les oracles saints
Ne vous émeuvent pas, aux philosophes vains *
Vous trouverez encore, en doctrine cachée,
La résurrection par leurs écrits prêchée.

Ils ont chanté que quand les esprits bienheureux
Par la voie de lait auront fait nouveaux feux,
Le grand moteur fera, par ses métamorphoses,
Retourner mêmes corps au retour de leurs causes.
L'air, qui prend de nouveau toujours de nouveaux corps,
Pour loger les derniers met les premiers dehors ;
Le feu, la terre et l'eau en font de même sorte.
Le départ éloigné de la matière morte
Fait son rond et retourne encore en même heu,
Et ce tour sent toujours la présence de
Dieu.
Ainsi le changement ne sera la fin nôtre,
Il nous change en nous-même et non point en un autre,
Il cherche son état, fin de son action :
C'est au second repos qu'est la perfection.
Les éléments, muants en leurs règles et sortes,
Rappellent sans cesser les créatures mortes

En nouveaux changements : le but et le plaisir

N'est pas là, car changer est signe de désir.

Mais quand le ciel aura achevé la mesure,

Le rond de tous ses ronds, la parfaite figure,

Lorsque son encyclie aura parfait son cours

Et ses membres unis pour la fin de ses tours,

Rien ne s'engendrera : le temps, qui tout consomme,

En l'homme amènera ce qui fut fait pour l'homme;

Lors la matière aura son repos, son plaisir,

La fin du mouvement et la fin du désir.

Mais quoi ! c'est trop chanté, il faut tourner les yeux Éblouis de rayons dans le chemin des deux.
C'est fait,
Dieu vient régner, de toute prophétie
Se voit la période à ce point accomplie.
La terre ouvre son sein, du ventre des tombeaux
Naissent des enterrés les visages nouveaux :
Du pré, du bois, du champ, presque de toutes places
Sortent les corps nouveaux et les nouvelles faces.
Ici les fondements des châteaux rehaussés
Par les ressuscitants promptement sont percés ;

Ici un arbre sent des bras de sa racine
Grouiller un chef vivant, sortir une poitrine;
Là l'eau trouble bouillonne, et puis s'éparpillant
Sent en soi des cheveux et un chef s'éveillant.
Comme un nageur venant du profond de son plonge
Tous sortent de la mort comme l'on sort d'un songe.
Les corps par les tyrans autrefois déchirés
Se sont en un moment en leurs corps asserrés,
Bien qu'un bras ait vogué par la mer écumeuse
De l'Afrique brûlée en
Tylé froiduleuse.
Les cendres des brûlés volent de toutes parts ;
Les brins plus tôt unis qu'ils ne furent épars
Viennent à leur poteau en cette heureuse place,
Riants au ciel riant d'une agréable audace.

Voici la mort du ciel en l'effort douloureux
Qui lui noircit la bouche et fait saigner les yeux.
Le ciel gémit d'ahan ', tous ses nerfs se retirent,
Ses poumons près à près' sans relâche respirent.
Le soleil vêt de noir le bel or de ses feux,
Le bel œil de ce monde est privé de ses yeux;
L'âme de tant de fleurs n'est plus épanouie,
Il n'y a plus de vie au principe de vie :
Et, comme un corps humain est tout mort terrassé
Dès que du moindre coup au cœur il est blessé,

Ainsi faut que le monde et meure et se confonde
Dès la moindre blessure au soleil, cœur du monde.
La lune perd l'argent de son teint clair et blanc,
La lune tourne en haut son visage de sang;
Toute étoile se meurt : les prophètes fidèles
Du destin vont souffrir éclipses éternelles.
Tout se cache de peur : le feu s'enfuit dans l'air,
L'air en l'eau, l'eau en terre; au funèbre mêler
Tout beau perd sa couleur.

En mieux il tournera l'usage des cinq sens.
Veut-il suave odeur? il respire l'encens
Qu'offrit
Jésus en croix, qui en donnant sa vie
Fut le prêtre, l'autel et le temple et l'hostie.
Faut-il des sons? le
Grec qui jadis s'est vanté
D'avoir ouï les deux, sur l'Olympe monté,
Serait ravi plus haut quand cieux, orbes et pôles
Servent aux voix des saints de luths et de violes.
Pour le plaisir de voir les yeux n'ont point ailleurs
Vu pareilles beautés ni si vives couleurs.
Le goût, qui fit chercher des viandes * étranges %
Aux noces de l'Agneau trouve le goût des anges,
Nos mets délicieux toujours prêts sans apprêts,
L'eau du rocher d'Oreb" et le
Man toujours frais :
Notre goût, qui à soi est si souvent contraire,
Ne goûtra l'amer doux ni la douceur amère.

Et quel toucher peut être en ce monde estimé

Au prix des doux baisers de ce
Fils bien-aimé ?

Ainsi dedans la vie immortelle et seconde

Nous aurons bien les sens que nous eûmes au monde,

Mais, étant d'aétes purs, ils seront d'action

Et ne pourront souffrir infirme passion :

Purs en sujets très purs, en
Dieu ils iront prendre

Le voir, l'odeur, le goût, le toucher et l'entendre.

Au visage de
Dieu seront nos saints plaisirs,

Dans le sein d'Abraham fleuriront nos désirs,

Désirs, parfaits amours, hauts désirs sans absence,

Car les fruits et les fleurs n'y font qu'une naissance.

Chétif, je ne puis plus approcher de mon œil
L'œil du ciel; je ne puis supporter le soleil.
Encor tout ébloui, en raisons je me fonde
Pour de mon âme voir la grande âme du monde,
Savoir ce qu'on ne sait et qu'on ne peut savoir,
Ce que n'a ouï l'oreille et que l'œil n'a pu voir;
Mes sens n'ont plus de sens, l'esprit de moi s'envole,
Le cœur ravi se tait, ma bouche est sans parole :
Tout meurt, l'âme s'enfuit, et reprenant son lieu
Extatique se pâme au giron de son
Dieu.



Poème publié et mis à jour le: 13 novembre 2012

Lettre d'Informations

Abonnez-vous à notre lettre d'information mensuelle pour être tenu au courant de l'actualité de Poemes.co chaque début de mois.

Nous Suivre sur

Retour au Top