L'hécatombe a Diane, Agrippa D'aubigné
Poèmes

L'hécatombe a Diane

par Agrippa D'aubigné

I

Accourez au secours de ma mort violente,
Amants, nochers experts en la peine où je suis,
Vous qui avez suivi la route que je suis
Et d'amour éprouvé les flots et la tourmente.

Le pilote qui voit une nef périssante,
En l'amoureuse mer remarquant les ennuis
Qu'autrefois il risqua, tremble et lui est avis
Que d'une telle fin il ne perd que l'attente.

Ne venez point ici en espoir de pillage :
Vous ne pouvez tirer profit de mon naufrage,
Je n'ai que des soupirs, de l'espoir et des pleurs.

Pour avoir mes soupirs, les vents lèvent les armes.
Pour l'air sont mes espoirs volagers et menteurs,
La mer me fait périr pour s'enfler de mes larmes.

II

En un petit esquif éperdu, malheureux,
Exposé à l'horreur de la mer enragée,
Je disputais le sort de ma vie engagée
Avec les tourbillons des bises outrageux.

Tout accourt à ma mort :
Orion pluvieux
Crève un déluge épais, et ma barque chargée
De flots avec ma vie était mi-submergée
N'ayant autre secours que mon cri vers les deux.

Aussitôt mon vaisseau de peur et d'ondes vide
Reçut à mon secours le couple
Tyndaride!
Secours en désespoir, opportun en détresse.

En la mer de mes pleurs porté d'un frêle corps,
Au vent de mes soupirs pressé de mille morts,
J'ai vu l'astre besson des yeux de ma maîtresse.

VII

Oui, mais ainsi qu'on voit en la guerre civile

Les débats des plus grands, du faible et du vainqueur

De leur douteux combat laisser tout le malheur

Au corps mort du pays, aux cendres d'une ville,

Je suis le champ sanglant où la fureur hostile
Vomit le meurtre rouge, et la scythique horreur
Qui saccage le sang, richesse de mon cœur,
Et en se débattant font leur terre stérile.

Amour, fortune, hélas ! apaisez tant de traits,
Et touchez dans la main d'une amiable paix :
Je suis celui pour qui vous faites tant la guerre.

Assiste, amour, toujours à mon cruel tourment!
Fortune, apaise-toi d'un heureux changement,
Ou vous n'aurez bientôt ni dispute, ni terre.

XLII

Auprès de ce beau teint, le lys en noir se change,
Le lait est basané auprès de ce beau teint,
Du cygne la blancheur auprès de vous s'éteint
Et celle du papier où est votre louange.

Le sucre est blanc, et lorsqu'en la bouche on le range
Le goût plaît, comme fait le lustre qui le peint.
Plus blanc est l'arsenic, mais c'est un lustre feint,
Car c'est mort, c'est poison à celui qui le mange.

Votre blanc en plaisir teint ma rouge douleur,
Soyez douce du goût, comme belle en couleur,
Que mon espoir ne soit démenti par l'épreuve,

Votre blanc ne soit point d'aconite noirci,
Car ce sera ma mort, belle, si je vous treuve
Aussi blanche que neige, et froide tout ainsi.

XCIX

Soupirs épars, sanglots en l'air perdus,
Témoins piteux des douleurs de ma gêne*,
Regrets tranchants avortés de ma peine,
Et vous, mes yeux, en mes larmes fondus,

Désirs tremblants, mes pensers éperdus,
Plaisirs trompés d'une espérance vaine,
Tous les tressauts qu'à ma mort inhumaine
Mes sens lassés à la fin ont rendus,

Cieux qui sonnez * après moi mes complaintes,
Mille langueurs de mille morts éteintes,
Faites sentir à
Diane le tort

Qu'elle me tient, de son heur ennemie,
Quand elle cherche en ma perte sa vie
Et que je trouve en sa beauté la mort!

Stances

Le lieu de mon repos est une chambre peinte
De mille os blanchissants et de têtes de morts
Où ma joie est plus tôt de son objet éteinte :
Un oubli gracieux ne la pousse dehors.

Sortent de là tous ceux qui ont encore envie
De semer et chercher quelque contentement :
Viennent ceux qui voudront me ressembler de vie,
Pourvu que l'amour soit cause de leur tourment.

Je mirea en adorant dans une anatomie
Le portrait de
Diane, entre les os, afin
Que, voyant* sa beauté, ma fortune ennemie
L'environne partout de ma cruelle fin :

Dans le corps de la mort j'ai enfermé ma vie
Et ma beauté paraît horrible dans les os.
Voilà comment ma joie est de regret suivie,
Comment de mon travail ma mort seule a repos.

Tout cela qui sent l'homme à mourir me convie,
En ce qui est hideux je cherche mon confort :
Fuyez de moi, plaisirs, heurss, espérance et vie,
Venez, maux et malheurs et désespoir et mort
I

Je cherche les déserts, les roches égarées,
Les forêts sans chemin, les chênes périssants,
Mais je hais les forêts de leurs feuilles parées,
Les séjours fréquentés, les chemins blanchissants.

Quel plaisir c'est de voir les vieilles haridelles "
De qui les os mourants percent les vieilles peaux :
Je meurs des oiseaux gais volants à tire d'ailes,
Des courses de poulains et des sauts de chevreaux !

Heureux quand je rencontre une tête séchée,
Un massacre de cerf, quand j'oy les cris des faons;
Mais mon âme se meurt de dépit asséchée,
Voyant la biche folle aux sauts de ses enfants.

J'aime à voir de beautés la branche déchargée, À fouler le feuillage étendu par l'effort
D'automne, sans espoir leur couleur orangée
Me donne pour plaisir l'image de la mort.

Un éternel horreur, une nuit éternelle
M'empêche de fuir et de sortir dehors :
Que de l'air courroucé une guerre cruelle,
Ainsi comme l'esprit, m'emprisonne le corps!

Jamais le clair soleil ne rayonne" ma tête,
Que le ciel impiteux me refuse son œil,
S'il pleut qu'avec la pluie il crève de tempête,
Avare du beau temps et jaloux du soleil.

Mon être soit hiver et les saisons troublées,
De mes afflictions se sente l'univers,
Et l'oubli ôte encore à mes peines doublées
L'usage de mon luth et celui de mes vers.

VI

J'ouvre mon estomac, une tombe sanglante
De maux ensevelis ; pour
Dieu, tourne tes yeux,
Diane, et vois au fond mon cœur parti * en deux
Et mes poumons gravés d'une ardeur violente,

Vois mon sang écumeux tout noirci par la flamme,
Mes os secs de langueurs en pitoyable point
Mais considère aussi ce que tu ne vois point,
Le reste des malheurs qui saccagent mon âme.

Tu me brûle et au four de ma flamme meurtrière
Tu chauffes ta froideur : tes délicates mains
Attisent mon brasier et tes yeux inhumains
Pleurent, non de pitié, mais flambants de colère.

À ce feu dévorant de ton ire allumée
Ton œil enflé gémit, tu pleures à ma mort,
Mais ce n'est pas mon mal qui te déplaît si fort :
Rien n'attendrit tes yeux que mon aigre fumée.

Au moins après ma fin que ton âme apaisée
Brûlant le cœur, le corps, hostie à ton courroux,
Prenne sur mon esprit un supplice plus doux,
Etant d'ire en ma vie en un coup épuisée.



Poème publié et mis à jour le: 13 novembre 2012

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