Le Roman du Poeme, Michel Deguy
Poèmes

Le Roman du Poeme

par Michel Deguy

J'ai voulu parler un poème d'émotion obéissant à une loi qui m'échappe, parler quelques jours de suite. Car ce n'est pas de son plein gré que l'homme se livre au
vent ! Son œuvre fut plutôt de s'en défendre.

Un poème nous hante qui soit l'hôte des différences, et. ainsi porté à pulvériser les genres, volière aux causses les plus mortes ; un poème incestueux
pourtant vaincu par la grammaire ; poème plus urgent qu'un chef à la seconde où il invente la victoire, poème d'intense liberté comme le cri du martyr; poème aussi
prompt que le pur amour trahi qui se tord les mains, poème que rêve tout poème, et qui distance pour cent ans la chasse poursuite des cerveaux I.B.M. Ne cesserait d'y sourdre le
fiât dont les nébuleuses ne sont qu'une conséquence, fiât fiancé à la fiente ; genèse qui fait trembler le larynx, et la lumière fut et les tigres
furent.

Greffier, constatez la colère des hommes ! Greffier qui n'êtes pas partie prenante, ayant perdu cinq litres de passion, comme une pleureuse vierge parmi les hommes de sang
stérile introduite en la maison des autres pour laver le drap des meurtres.

O poème à la contenance de ce qui couve et s'effeuille, échotier d'avatars démentiels, gorge où se répercute le bruit qui vient de loin de notre histoire.
Poème captif des frasques de l'apparence, comme un ami qui n'a pas bu escorte un ami enivré.

Voici que sous la chaîne des rêves il aime, il aime, et l'ininterrompue déclaration d'amour cherche les paroles de vérité. Il y aura bientôt cette pudeur entre
tous et lui, ce livre en style des Porphyrogénètes accordé au battement de la source.

Respiration de chouette aux combles, asthme régulier dans la nuit, ferveur, fut-elle dite assez la stupeur stylisée dans le grenier des os, les serres rangées sur les choses ;
suivra-t-il assez la trace de son délire ?

Introduit dans le délire en lui résistant assez pour le supporter, pelerinant en d'arides parages avec un sac de sommeil intact où il suffit que tu te glisses, quand d'autres
grillent d'insomnie ; avec une baguette de sarcasmes pour réformer beaucoup d'images, et de la tendresse pour la forme enfantine. Alors, les pieds fermes malgré l'éloignemcnt lu
supportes une dose extrême de vent ; l'écharpe de tornades à ton cou, tu deviens repère pour le flux; dans l'indivision du dehors et du dedans, passeur robuste pour attendre
le poids plus lourd qui écrase et plie ; mais une grande légèreté te préserve...

Poème de l'inénarrable patience du poète très pauvre avec son monde inépuisable, ostensoir vide, chant tâtonnant qui voudrait convertir la lumière en son
roulement de cuivre et de hautbois ; poème astreint à l'êpiphanie de l'absence, avec à même en l'âme le cilice du monde ; la syntaxe redresse sa marche, et il s'en
va contrefaisant l'homme plusieurs fois par saison; il a avalé un grand parapluie d'adverbes, il roucoule les versets honorables — pareil aux condamnés à mort qui
repoussent les dernières mains, cambrent la chemise blanche et dictent avec à peine un frémissement maxillaire un ultime Résumé, comme s'ils jouissaient déjà
de leur œuvre posthume, auditeurs un instant de leur propre voix d'outre-tombe.



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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