Le Prix du Printemps, Louis Aragon
Poèmes

Le Prix du Printemps

par Louis Aragon

Louis Aragon

Tout le grand ciel de neige se déchire
L'hiver cède et la terre craque et les ruisseaux
Charrient les glaces et les boues

Que se passe-

t-il

Sur les routes un bruit de roues

Tout cet affairement

y

semble une menace

Cette année à la dérive il s'en va de tout par les rivières

Rêves hantises misères tortures nuits nuits servitudes

Au loin s'entend venir le grondement profond du printemps

Et les hommes en haillons dans le froid blême

Pour la première fois sentent monter en eux la sève espoir

À voir

Trembler les sentinelles

Parler entre eux
Les hommes verts

Je ne connais pas ce pays
Je ne l'ai jamais vu que du haut des nuages
Comme un jeu sous l'avion tournant de crêtes de pentes de villages

J'ai de la peine à m'imaginer le paysage

Mais toi
Pierre je te vois parmi les pierres
Tes cheveux noirs tes yeux ta barbe poussée
Toujours le même avec ce petit hochement de tête
Et ce qu'on t'a fait subir n'y change rien

Toi
Pierre enfant qui partageas le pain de nos folies

Toi
Pierre entre les illusions et les devoirs

Qui m'interrogeais pesant le pour et le contre

Et soudain le poids du peuple t'emporta du côté de l'avenir

Toi
Pierre mon compagnon de la plus difficile minute

Celle où nous avons choisi pour toujours entre les autres et nous

Je te vois dans les montagnes de
Slovaquie À la dernière heure par les torrents entraîné
Marchant dans la dernière neige ayant laissé

Derrière toi les barbelés du
Stalag et les feux des miradors

Dans les montagnes de
Slovaquie
Où tout n'est pas que ce folklore

Au loin s'entend venir le grondement profond du printemps

Toi
Pierre avec ce petit hochement de tête Évadé du
Stalag à demi nu dans la neige à la charnière des monts

A la charnière de l'histoire

Le contre et le pour pesés

Le poids de l'avenir t'emporte

Toi
Pierre et sur cette pierre

Se bâtira l'avenir

Car tu sais bien dans le détour des vallées

Les forêts de sapins les congères les sources

Que ce qui se débat ce n'est plus comme en 1930

Ce qui nous rattachait à
Nerval à
Rimbaud

Toi
Pierre sur ce palier de pierres

Et le grondement profond du printemps s'approche dans l'écho des roches

Combien les pieds en sang le cœur battant à ce repli des temps se cachent

Es-tu seul as-tu près de toi d'autres visages

D'autres hommes de chair semblables et différents

Ces camarades non choisis ces hasards vivants de l'histoire

Hommes d'ailleurs et n'importe où hommes de sang et de sueur

Toi
Pierre sur ce palier de pierres

Qu'attends-tu quel horizon quel bouleversement quelle
Subversion du désordre ancien
Quel bruit de piques et de lances tombant

Au matin du
Sépulcre où ce jeune homme encore entouré de bandelettes

Regarde autour de lui la merveille de vivre

Et tes compagnons l'un s'est assis

Qui dans ces mains tient son pied meurtri

Qui halète

Vous scrutez l'aube et l'avenir

Vous scrutez la brume au lointain

Prêts à payer d'un prix sans mesure le simple égarement

D'une patrouille de
SS avec ses chiens

Par les forêts les cimes les gorges

Hoch hoch
Hierher
Wozu

Schmutzige verdammte
Tiere

Hast du
Willi etwas geseh'n

Ruhe ruhe du
Hund

O
Tannenbaum

Gibt kein
Tannenbaum
Verrùckter
Kerl

Kein
Tannenbaum hier zu singen

Prêts à payer
Ayant choisi
Entre vous-mêmes et les autres
Entre la vie et l'avenir

On n'a jamais retrouvé dans ce pays des monts
Les combattants de la dernière heure quand
Enfin le printemps de l'Armée rouge est arrivé ô débâcle des chars ô galop des chevaux
Cascade des caissons

Comme un vaste coup d'épongé à travers la mappemonde
Adieu vous tous adieu mon ami perdu dans les éboulis d'Europe
Pierre mon
Pierre adieu qui donnas sans compter ta musique et ton chant



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

Lettre d'Informations

Abonnez-vous à notre lettre d'information mensuelle pour être tenu au courant de l'actualité de Poemes.co chaque début de mois.

Nous Suivre sur

Retour au Top