Poèmes

Le Convoi D'un Ange

par Marceline Desbordes-Valmore

Marceline Desbordes-Valmore

Quand j'ignorais la mort, je pense qu'une fois
On me fit blanche et belle, et qu'on serra ma tête
D'une tresse de fleurs comme pour une fête ;
Qu'une gaze tombait sur mes souliers plus beaux ;
Et qu'à travers le jour nous portions des flambeaux :
Et puis, qu'un long ruban nous tenait, jeunes filles
Prises pour le cortège au sein de nos familles.

Oui, de mes jours pleures je vois sortir ce jour
Tout soleil ! ruisselant sur la fraîche chapelle
Où je voudrais prier quand je me la rappelle.
Enfants, nous emportions à son dernier séjour
Un enfant plus léger, plus peureux de la terre.
Et qui s'en retournait habillé de mystère,
Furtif comme l'oiseau sur nos toits entrevu,
Posé pour nous chanter son passage imprévu,
Dont la flèche invisible a détendu les ailes.
Et qui se traîne aux fleurs, et disparaît sous elles !

Nous entrâmes sans bruit dans la chapelle ouverte, Étrangère au soleil sous sa coupole verte ;
Là, comme une eau qui coule au milieu de l'été,
On entendait tout bas courir l'éternité ;
Quelque chose de tendre y languissait : du lierre
Y tenait doucement la vierge prisonnière ;
Parmi le jour douteux qui flottait dans le chœur,
On voyait s'abaisser et s'élever son cœur.
Je le croirai toujours : c'était comme une femme
Sur ses genoux émus tenant son premier-né,
Chaste et nu, doux et fort, humble et prédestiné,
Déjà si plein d'amour qu'il nous attirait l'âme !

La mort passait sans pleurs.
Hélas ! on n'avait pu
Porter la mère au seuil où la blanche volée,
Sur la petite boîte odorante et voilée,
Reprenait l'hymne frêle aux vents interrompu :
Et le deuil n'était pas dans notre frais cortège ;
Car le prêtre avait dit : "Enfant,
Dieu te protège ;
Dieu t'enlève au banquet mortel qui t'appelait,
Encor gonflé pour toi de larmes et de lait !"

Et quand je ne vis plus ce doux fardeau de roses

Trembler au fond du voile au soleil étendu,

On dit : "Regarde au ciel !"
Et je vis tant de choses,

Que je l'y crus porté par le vent, ou perdu.

Fait ange dans l'azur inondé de lumière ;

Car l'or du ciel fondait en fils éuncelants,

Et tant de jour coulait sur nos vêtements blancs.

Qu'il fallut curieuse en ôter ma paupière.

Longtemps tout fut mobile et rouge sous ma main,
Et je ne pus compter les arbres du chemin :
Sous le toit sans bonheur on nous reçut encore :
Le jardin nous offrit ce que l'enfance adore,

Et nous trouvâmes bons les fruits de l'ange.
Hélas !
Une chambre était triste : elle ne s'ouvrit pas ;
Et nous fîmes un feu des églantines mortes,
Dont l'enfant qui s'en va fait arroser les portes.



Poème publié et mis à jour le: 15 novembre 2012

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